Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon cœur. Je suis en proie à la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.

De Varsovie, le 30 février 1770.

XXIX
SIGISMOND A GUSTAVE.

A Varsovie.

Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois.

Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.

Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu d'humeur et beaucoup de prévention.

Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends.

Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours. C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu nous force de subir aujourd'hui le joug.

Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire, se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit, et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques commentaires.