LUI.

On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer; mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.

MOI.

Comment cela, je vous prie?

LUI.

La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain, pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit, tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut la misère.

Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède n'aient trouvé que des censeurs?

Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se soit jamais vengé des indiscrets.

MOI.

Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de ses domaines.