Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.

Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.

Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se retira et me fit place.

A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots:

«Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de ma pitié.»

—Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands; cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.

Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre. Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et je parierais bien que tu seras toujours de son avis.

MOI.

Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà que les armes russes se distinguent toujours contre celles des Ottomans.

LUI.

Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.

MOI.

Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.

LUI.

J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction, du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois, la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas, et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.

MOI.

Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par terre.

LUI.

A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim; car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent, mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la connaissance de ce fatal secret.

S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros emprunts.

Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût paru dans tout son jour.

MOI.

Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée, magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares vertus.

LUI.

Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!

MOI.

Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône elle l'a occupé dignement?

LUI.

Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.

MOI.

Quoi ses victoires sur les Turcs?

LUI.

Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.

MOI.

Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples, de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents bien proportionnés à sa place?

LUI.

Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.

Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits de l'humanité, l'amour de la patrie?

Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce: mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins pleins de faste et d'ambition.

Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des réglements pour épurer les mœurs, prévenir les crimes, protéger le faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du gouvernement?

Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase?

Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'œil sur ses vastes États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons, et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse. Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de ses anciens sujets.

Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges déplacés.

On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez, elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter ses louanges.

MOI.

Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé; aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de la malheureuse Pologne.

Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier; les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre d'accord.

LUI.

Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité!

MOI.

Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.

LUI.

Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?

Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail, la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et les délices, celui du petit nombre.

Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix. Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que son côté faible.

En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants, hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la liberté, tous les autres sont comme nuls.

En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a donc point d'enfants pour la défendre.

On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété, le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en être très-petit.

Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne serait-elle pas dépeuplée?

Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce n'y sauraient donc fleurir.

Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône. Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience?

C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont plus que des affaires de faction.

En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout, détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité, ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.

Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux, qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.

Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher, mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.

Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au dehors que vous êtes dangereux au dedans?

Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.

MOI.

Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens, de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous verrons bientôt finir nos maux.

LUI.

Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les défilés propres à leur ménager des entrées dans le cœur du pays, et à le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités vous envoient pour vous châtier.

MOI.

Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!

LUI.

De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils, ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris, de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous verrez qui de nous deux s'est abusé.

MOI.

J'y consens.

LUI.

Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous les possédiez on ne sait à quel titre.

MOI.

Cela serait plaisant!

LUI.

Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.

Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière liberté.

MOI.

Très-bien!

LUI.

Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un moment en paix.

Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas en redouter eux-mêmes les conséquences.

Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.

MOI.

Peut-on savoir quel est ce plan admirable?

LUI.

Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est dans la chose même et le remède est violent.

Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste équilibre.

Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la servitude et de la famine qui le désolent.

MOI.

Le remède est violent, en effet.

LUI.

Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un peuple de l'injustice de ses oppresseurs.

MOI.

Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop justes pour nous traiter ainsi.

LUI.

Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait: mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans les fers.

Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à l'un de nos voisins.

Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles du public.

—Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins, que c'est un brave capitaine et un grand prince.