LII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de son père.
Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans la vue d'être à portée de Lucile.
Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis en attendant que j'arrive à bon port.
Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage inspire une noire mélancolie.
Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon cœur: je me plaisais à le contempler.
En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain dans l'onde claire.
Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui présentais.
—Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous vous méprenez.