Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à leur donner de la consistance.
Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il attend qu'il s'élève entre elles quelque différend.
Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie. S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire.
Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais. Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses.
Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se passer de lui.
Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte toute ressource pour l'avenir.
La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol, joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses États de devenir florissants.
Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une domination étrangère.