—J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes, vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que vous avez fait de ces trois têtes couronnées.

LUI.

Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des rois, encenser des cœurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.

Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui, le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y méconte tous les jours.

MOI.

Il faut excuser les princes.

LUI.

J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience. Plaisante méthode de faire leur éloge!

MOI.

Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du métier qu'ils font.

LUI.

Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.

MOI.

Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?

LUI.

Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si vicieux.

MOI.

Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a ses défauts en ce monde.

LUI.

C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. Il faut bien passer quelque chose aux princes.

Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.

On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs idées?

Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes mœurs et des vertus; ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs sujets?

Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté, après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les emploient à faire le malheur de leurs sujets?

Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en scandaleuses prodigalités?

Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté, notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.

Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même d'y prendre part.

Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop lâches, pour s'exposer aux coups.

Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux malheureux qu'ils tiennent opprimés.

Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?

Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément, et ses yeux étincelaient de colère.

En continuation.

Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais avec un plaisir secret mêlé de surprise.

—Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange condition.

LUI.

—Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera cesser votre étonnement.

Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:

LUI.

—Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour mon malheur.

Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.

J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à savoir en jouir.

A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.

D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon âge.

J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire payer leurs plaisirs.

Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions: mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais.

Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.

On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et je tins table ouverte.

Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les endroits de jeu, les parties de plaisir.

Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu. Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles dépenses, je me vis ruiné sans ressource.

Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que j'avais à attendre.

Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi. Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.

Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon esprit était gâté, mais mon cœur n'était pas corrompu. Au milieu du tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas heureux.

Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer.

Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point déchirer mon cœur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa brillante imposture.

Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le trouver.

«—Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez sûr de ma docilité.»

Après lui avoir exposé l'état de mes affaires:

«—Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce que vous avez perdu par vos extravagances.»

Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires, mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste, révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.

Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.

Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du Levant.

Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous.

Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à l'article de ma réforme, il parut attendri.

«—L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la vôtre.»

Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.

Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais ensuite ils devinrent contraires.

Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie, puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.

Nous louvoyâmes toute la nuit.

Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.

Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.

J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt.

Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que le commencement des malheurs qui m'attendaient.

Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:

—Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez homme, montrez un cœur plus grand que les malheurs qui vous menacent.

Je ne pouvais retenir mes larmes.

—Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?

Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.

—Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs. Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et ne fais fond sur rien.

C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon cœur contre les coups du destin.

Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté du sol et le pittoresque des points de vue.

Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le local:

—Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.

Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer la moindre attention.

Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de fatigue.

Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des barbaresques.

Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait mon désespoir.

Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les portes sur nous.

De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de sombres réflexions sur le sort de l'humanité.

Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même surprise.

Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe, l'indignation s'éleva dans mon cœur; je ne pouvais plus supporter la vie, je demandais la mort à grands cris.

—Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta situation actuelle.

A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en silence.

On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse, et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.

Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune accoururent et formèrent un cercle autour de lui.

Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre; charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien devint aussi plus doux.

Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence un trait de générosité admirable.

Un jour Joinville disparut.

Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.

Mais sur le soir, je le vis reparaître.

—Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.

—Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je devenir?

—Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.

—Eh quoi! nous aurait-on rachetés?

—Non, non.

—Expliquez-moi donc ce mystère.

—Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa faveur, la grâce que je lui demanderais.—Celle de retourner dans ma patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après un instant de réflexion, il me dit:—Tu ne pouvais pas plus mal choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux sentiments, me suis-je dit, il n'a point un cœur insensible; il faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.—Que veux-tu? m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.—La mort, seigneur, car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre cœur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me dit:—Quand je ne serais pas content de tes services, je serais touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton compagnon: dès ce moment il est libre.

—Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, c'est à vous que je dois ce bienfait?

En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.

—J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.

A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze jours nous mouillâmes devant Constantinople.

Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes larmes, la douleur m'empêchait de parler.

—Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.

Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en France.

Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait pour Venise.

Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves.

Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe.

Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.

Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.

Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche, escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.

Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré. Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent? Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon cœur.»

«—Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez sûr de ma docilité.»

«—Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce que vous avez perdu par vos extravagances.»

«—L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la vôtre.»