—Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
—Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs. Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et ne fais fond sur rien.
—Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
—Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta situation actuelle.
—Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.
—Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je devenir?
—Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.
—Eh quoi! nous aurait-on rachetés?
—Non, non.
—Expliquez-moi donc ce mystère.
—Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa faveur, la grâce que je lui demanderais.—Celle de retourner dans ma patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après un instant de réflexion, il me dit:—Tu ne pouvais pas plus mal choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux sentiments, me suis-je dit, il n'a point un cœur insensible; il faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.—Que veux-tu? m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.—La mort, seigneur, car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre cœur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me dit:—Quand je ne serais pas content de tes services, je serais touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton compagnon: dès ce moment il est libre.
—Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, c'est à vous que je dois ce bienfait?
—J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
—Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt; nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière.
C'était un escadron russe.
Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.