Le spectacle de la veille se retrace à mon esprit, et mes yeux se tournent malgré moi vers l'endroit où s'était passée cette lugubre scène.

Me voilà en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille questions, je gardais le silence.

Vers midi, nous arrivâmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils se livrent à la joie: rangés autour d'une table et la coupe à la main, ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent à boire et semblent encore vouloir insulter à mon infortune.

Toute la journée le soleil les vit à leur débauche.

Cependant je cherchais à charmer ma tristesse: mais la réflexion ne servait qu'à empoisonner le sentiment de mes maux.

—Quel enchaînement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore, je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible adoucissement à ma misère: aujourd'hui je n'ose même donner un libre cours à ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre: chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de mon âme s'envenimer! Comme mon caractère s'aigrit! Autrefois j'aimais à voir chacun avec un air gai et content. A présent, je ne puis souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gémir tout le monde autour de moi. A quel affreux état je me vois réduit! Cruels ennemis, laissez-vous toucher à mes larmes, et plutôt que de me retenir captif, percez-moi le sein!

Les voilà qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher à mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envolés; si du moins la paix m'était laissée, mais elle me fuit maintenant; et dans l'excès de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation.

Heureux ceux qui, frappés dans les combats, ont abandonné leur dépouille à la mort et quitté le malheureux théâtre de la vie!

En continuation.

Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je ne suis pas plutôt échappé à un malheur, qu'un autre plus cruel m'attend. Toujours persécuté par le destin, chargé de peines, voilà mon lot.