Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annonça qu'il allait me conduire à Lublin, pour me remettre à son commandant.

Depuis que j'étais sous sa garde, j'avais refusé toute espèce de nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir.

Dès les huit heures, nous tînmes la route de Lublin.

Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait le chemin, nous aperçûmes à quelque distance une troupe à cheval: mes Russes s'arrêtèrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi, prirent la fuite et me laissèrent avec celui dont j'avais la monture.

Bientôt je me vis entouré d'une troupe de confédérés. C'était le Palatin de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'armée.

Il s'avance vers moi, me reconnaît, et n'est pas moins surpris de cette rencontre, que j'en étais charmé.

Après le récit de mon aventure, il se félicite d'être mon libérateur. Il me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'était pas là mon dessein.

—Hé quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre père?

—Mon père est en Turquie, où il n'a pas besoin de moi, et où il n'a que faire lui-même: plût au ciel qu'il n'eût jamais songé à prendre part aux dissensions qui désolent ce malheureux pays!

—Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son parti?

—Non vraiment.

—Étonné de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez resté sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous vous étiez retiré, il a témoigné beaucoup de mécontentement.

—Je le crois.

—Je voudrais n'avoir rien d'autre à vous apprendre, mais quelque désagréable qu'il soit d'annoncer de fâcheuses nouvelles, je dois encore vous dire que deux jours après son arrivée, il s'est trouvé dans un léger engagement où il a reçu une assez grande blessure, qui n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon départ, il s'est retiré à Derasnia, et doit y rester jusqu'à ce qu'il soit rétabli.

Cette nouvelle qui probablement ne m'eût pas fort affecté il y a cinq mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon père désapprouvât ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'idée qu'il fût en danger, et je me déterminai sur-le-champ à l'aller joindre.

Que le cœur humain est un mystère profond! Il me semble que je sens pour mon père un attachement qui ne m'était pas ordinaire: à mesure que mes amis me sont enlevés, ma tendresse se resserre sur ceux qui me restent.