Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore; enfin, après un long silence, elle me parla ainsi:
—Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska, j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse; je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon cœur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon cœur, j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver, vous savez le reste.
Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit:
—Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel, touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit, s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné.
A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent.
—Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon cœur. En perdant Lucile, j'ai fait vœu de ne plus aimer.
Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et me dit:
—Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est plus, mais votre cœur n'en est pas plus libre; au contraire, vos liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels, font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé.
—Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant je serais le plus méprisable des hommes.
Tout-à-coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de la relever.
—Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec quelle sincérité je vous ai ouvert mon cœur. Je vous ai sacrifié les bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie.