En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille.
A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner.
Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa sœur, mais elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des fruits.
A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et elle me parla ainsi:
—D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa poche qu'elle me présenta:
—Voilà, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes!
Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec peine. (Incluse en est une copie).
—Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir renversé les noms des personnages.
—Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en revenir.
—Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais donné de tes nouvelles?
—Quoi! n'en avez-vous point reçu?
—Aucune.
—Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible cœur tout ce qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon cœur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits.
—Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon cœur, il fallait bien commencer par le détacher de toi.
—Mon étonnement augmente à chaque instant.
—Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint, je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange, comment vous avez fait pour échapper à ces barbares?
—Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée, mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours, me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et presque toutes les richesses de la famille par les flammes.
—Le cœur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile: va, il m'en reste assez pour nous deux.
Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes lèvres.
Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon cœur, un laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner.
On se mit à table.