Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle me répondit d'une voix entrecoupée:

—Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles!

Puis elle se tut.

Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune parole, je me retirai la mort dans le cœur.

Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au comble de mes vœux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon cœur se livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un instant l'a vue s'évanouir.

A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme est retombée dans le désespoir.

Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours?

De Varsovie, le 7 novembre 1770.

LXXV
GUSTAVE A LUCILE.

J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle, garde-toi bien de remettre à cette épreuve un cœur trop faible pour la soutenir.