«Rome, 11 novembre 1828.
«Mme Salvage est arrivée hier, et j'ai reçu hier aussi une bonne petite lettre de vous qui m'annonce que vous en avez reçu deux de moi. L'homme avec lequel vous avez été dîner nous écrivait des lettres étranges au comité grec; je le crois un brave soldat, mais une pauvre tête. Nous sommes ici dans l'attente de la mort de cette pauvre Soeur. Cela désole Mme de Chateaubriand, et moi aussi. Il résulterait de cette mort un double mal; si on ne pouvait bien la remplacer à l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand appréhenderait d'y revenir, et c'est pourtant là que je veux dans quelques mois aller finir mes jours.
«Je vous ai tout dit sur Rome; le temps n'y fait rien. Je n'ai à me plaindre de rien; je suis aussi bien accueilli qu'on peut l'être; mais je ne puis prendre à cette vie, l'ennui me tue. Il ne me faut plus que vous et ma petite solitude, et j'espère ces biens au printemps.
«Moïse est une chose décidée, je vous l'ai écrit; mettez la chose en train, quinze mille francs sont chez Hérard, faites jouer le plus tôt possible. Cette occasion de mon absence, et cette propriété de mon libraire-éditeur, arrangent toutes les convenances, et m'empêchent d'être meurtri de la chute. Je vous ai expliqué ce que je voulais pour les choeurs: peu de chants, beaucoup de déclamation. Des harpes, des tambourins et des trompettes pour soutenir les voix. Les deux musiques dans le troisième acte, l'une lointaine et gaie dans le camp perverti, l'autre prochaine et solennelle chez les lévites, et se répondant l'une à l'autre, etc.
«Enfin, faites comme il vous plaira avec Taylor, et surtout faites vite.
«Ma santé n'est pas trop bonne, je suis à peu près comme vous m'avez vu avec mes souffrances accoutumées. Quel bonheur quand je rentrerai pour toujours dans ma solitude, quand je ferai bâtir au bas du jardin cette maison où vous aurez deux ou trois chambres pour vous, quand enfin je vous verrai tous les jours! C'est un parti pris, je veux renoncer à toute carrière politique et me retirer enfin pour mourir. Dites-moi que vous êtes contente de moi.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 13 novembre 1828.
«La poste qui arrive, et qui ne me laisse qu'un moment pour écrire, ne m'a rien apporté de vous. Je me console un peu avec votre lettre venue par le dernier courrier; mais j'apprends la nouvelle de la mort de la pauvre Soeur[65]. Vous jugez de la peine de Mme de Chateaubriand. Vous vouliez aussi faire faire son portrait. Mille remerciements de votre touchante attention; vous êtes la meilleure des amies. Aussi vous voyez comme je vous aime.»