«Voilà donc le pauvre Moïse arrêté par une querelle! Mais je n'entends pas railler sur ce point: que Taylor reste ou parte, il faut que le prophète reparaisse dans ce bas monde, pour y vivre ou pour y mourir. J'aimerais mieux que Taylor assistât à son apparition, parce qu'il l'a pris à gré, qu'il est intelligent, et que nos arrangements d'argent sont faits; mais enfin, si cela était impossible, arrangez, je vous prie, l'affaire avec le nouveau venu et M. de La Rochefoucauld.

«Vous me dites que je ne dois rien craindre. Je vous assure que je ne crains rien. Je me sens de force à braver la chute. Mais quelle que soit la bonne volonté du public, il y a dans ses mouvements quelque chose d'inexplicable; et, quoi qu'on fasse, l'envie et l'inimitié ont leurs droits imprescriptibles. Quant aux convenances, je ne m'en soucie pas du tout, et je m'élève très-au-dessus des susceptibilités des vieux salons.

«Voyez comme nous nous entendons: vous me dites qu'il faut demander un congé au printemps, et moi, je vous mandais que, si rien n'arrivait, j'irais au mois d'avril en France, que je passerais trois mois à Paris avec vous, que j'irais ensuite aux eaux, et que de là nous nous donnerions rendez-vous sur la frontière de l'Italie pour revenir à Rome ensemble. Cela vous plaît-il?

«Je vous ai dit aussi que j'enverrais Hyacinthe un mois avant l'apparition de Moïse, pour faire vos courses, porter une préface à Ladvocat et s'occuper des journaux.

«Hier, je suis allé à l'Académie Tibérine, dont j'ai l'honneur d'être membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très-beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand ricevimento. J'en suis consterné en vous écrivant.

«J'ai ri de la grande occupation dont vous êtes de moi avec M. de Barante. Votre attachement et vos illusions appellent cela le monde. Vous me ressuscitez. Je n'en suis pas moins mort; il faut s'en aller. Vous quitter, voilà mon seul et douloureux regret. J'ai bien de la peine à cesser de vous écrire, comment cesserais-je de vous aimer et de vous voir? À jeudi.»

LE MÊME

«Jeudi, Rome, ce 11 décembre 1828.

«Eh! bien le ricevimento s'est passé à merveilles. Mme de Chateaubriand est ravie, parce qu'elle a eu tous les cardinaux de la terre, et que de mémoire d'homme on n'avait jamais vu de ricevimento plus nombreux et plus brillant. En effet, toute l'Europe à Rome était là avec Rome. Je vous dirai que, puisque je suis condamné pour quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se croient eux-mêmes sans égaux. Samedi prochain, je me transforme en chanoine de Saint-Jean-de-Latran, et dimanche je donne à dîner à mes confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons arrêter votre monument du Poussin. Un jeune élève plein de talent, Desprez, fera le bas-relief, pris d'un tableau du grand peintre, et Lemoine fera le buste; il ne faut ici que des artistes français.

«Pour compléter mon histoire de Rome, Mme de Castries est arrivée. Hélas! c'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes genoux, comme Césarine. Cette pauvre femme est changée à faire de la peine. Ses yeux sont remplis de larmes, quand je lui rappelle son enfance à Lormois. Quelle vie désormais que la sienne, car il me semble que l'enchantement n'y est plus; quel isolement! et pour qui, grand Dieu! Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer toujours davantage, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon Moïse descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.»