LE MÊME.

«Rome, le samedi 13 décembre 1828.

«Jugez de mon chagrin, je reviens de ma cérémonie de Saint-Jean-de-Latran, mourant de froid, bien fatigué, mais espérant trouver le courrier arrivé avec une lettre de vous. Point de courrier; il manque aujourd'hui: les Apennins sont couverts de neige. Je n'ai que le temps d'écrire ces deux ou trois mots, pour ne pas manquer moi-même le courrier. Je vous ai écrit heureusement tous ces jours-ci de longues lettres. Mon dîner chez Guérin s'est passé à merveille. Tous les jeunes gens étaient dans la joie. C'était la première fois qu'un ambassadeur dînait chez eux. Je leur ai annoncé le monument de Poussin: c'était comme si j'honorais déjà leurs cendres. Je vais aussi souscrire au monument qu'on élevé au Tasse, votre ami. Je suis obligé de vous quitter jusqu'à lundi.

«Soignez Moïse. À vous à jamais!»

LE MÊME.

«Ce mardi 16 décembre 1828.

«Je reçois votre petite lettre du 29 novembre, et votre plus longue lettre du 1er décembre. Que je vous remercie! Vous êtes pourtant un peu trop fière: vous me vantez votre sacrifice; vous me dites que vous avez en horreur d'écrire. Et moi donc? et pourtant m'écrivez-vous, comme je vous écris, trois fois par semaine? La vérité est que vous avez métamorphosé ma nature, et que je ne me reconnais plus.

«J'écris par ce même courrier à Hérard de vous compter les 15,000 francs; prenez-les chez vous, et faites entrer le successeur de ce pauvre Taylor dans nos intérêts. Je suppose que nous serons retardés d'un mois, et qu'au lieu de courir l'aventure à la fin de février, cela nous mènera à la fin de mars. Vous savez que c'est toujours dans la semaine sainte que mes grandes catastrophes m'arrivent.

«Vous dites que mes projets de retraite forment un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Je vous écris au sortir d'un accès de fièvre qui m'a duré toute la nuit; ce n'est rien, mais je suis bien las, et ma tête est bien douloureuse. Je ne me sens plus absolument qu'une fantaisie, qui est peut-être un radotage de mon âge, c'est de voir Moïse sifflé ou triomphant.

«Je lis dans le Globe les lettres de M. Lenormant; elles me font un grand plaisir. Je vous en veux pourtant d'avoir remplacé, par une page de sa prose, une page de la vôtre. Cousin me plaît toujours par un certain abandon de style. Quant à sa philosophie, elle ne me fait rien du tout. Il y a ici un père Ventura, qui vient de me dédier un ouvrage latin, homme violent et de principes absolus, mais c'est bien une autre tête métaphysique que celle de Cousin. J'ai écrit deux fois à M. de Barante.