«Midi.

«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et enfin, je ne veux pour rien être ministre; qu'on me raie de toutes les listes. Je ne veux plus que mon Infirmerie pour m'y cacher et pour y mourir.

«MM. Pasquier, de Barante, Villemain, m'écrivent aussi par M. de Mesnard; remerciez les deux derniers. Les deux Bertin, Agier et Villemain m'écrivent à leur tour pour me conjurer de ne pas laisser jouer Moïse. Leur raison est que les acteurs sont déplorables, qu'on n'aime plus la tragédie, et surtout une tragédie religieuse, et qu'enfin cela m'empêcherait d'être ministre.

«Cette dernière raison est nulle pour moi, parce que, fussé-je aussi près du ministère que j'en suis loin, je ne veux plus rien être absolument en politique. Quant aux autres raisons, bonnes ou mauvaises, je dois y céder dans ce moment. Je ne veux pas qu'on dise que j'aie été un obstacle à la formation d'un ministère dont même je ne ferais pas partie, si ce ministère peut être utile à la France. Je ne veux pas qu'on me dise: «Si vous n'aviez pas fait une scène littéraire, nous étions ministres demain.» Retirez donc ce pauvre Moïse. Dites que j'aviserai, et qu'il faut remettre la partie à l'hiver prochain. S'il y a des frais faits, payez-les avec l'argent que vous pourrez prendre chez Hérard. Empêchez les distributions de rôles et la répétition, et retirez le manuscrit. Je reste convaincu d'une chose, c'est que mes amis auraient été affligés d'un succès autant que mes ennemis, et que, d'une autre part, une chute leur aurait fait du mal, politiquement parlant. Voilà le double secret de leur intérêt si vif. Satisfaisons-les. Ils ne m'auront, ni pour collègue au ministère, ni pour auteur sifflé ou triomphant. C'est le ciel ouvert pour eux.

«C'est un courrier extraordinaire arrivant de Naples et se rendant
à Paris qui va vous porter cette lettre. Notre correspondance va
vite.

«J'envoie par ce courrier mon Mémoire sur les affaires d'Orient à
M. de La Ferronnays. Les succès des Turcs me font horreur.
Sébastiani ne vous a dit que ce que les autres m'ont écrit.»

LE MÊME.

«Rome, mardi ce 30 décembre 1828.

«Eh bien, ce pauvre Moïse! Le courrier extraordinaire, parti samedi 27, vous porte l'ordre de le retirer. C'était la dernière fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin je désirais vivement le voir réussir ou tomber. Mon sacrifice est d'autant plus grand, que je n'ai plus guère de joies, et que mes amis, qui ont exigé ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour que j'arrive au ministère, et je ne veux point être ministre. De sorte que je renonce à la couronne de Sophocle pour une couronne de Périclès que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais être aimé de vous, n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai dû céder à mes amis; ils ont associé leur vie à la mienne. S'ils n'obtenaient pas les places qu'ils désirent, et que Moïse fût joué, succès ou non, ils me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'étaient attachés à ma destinée; ils me rendraient responsables de leurs propres mécomptes. Je me résigne donc. Ce n'est pas la première fois qu'en voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demandé que de m'immoler aux intérêts des autres, on m'a trouvé toujours prêt.

«Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces messieurs seront montés où ils veulent monter, quand ma retraite à l'Infirmerie annoncera que réellement je ne veux rien être, alors ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute. Mais d'abord il faut vivre, et c'est là une grande difficulté pour moi. Ensuite les événements, les accidents, que sais-je, permettront-ils de nous occuper de Moïse? Nous-mêmes nous en soucierons-nous? Nos idées n'auront-elles point changé? Je pourrais encore dire de moi aujourd'hui: