«Je reçois ce matin tous les Français. Mme Salvage dîne pour la première fois à l'ambassade. J'aime cette femme, parce qu'elle me parle de vous. J'ai pris aussi en amitié Visconti, parce qu'il me demande toujours quand vous arrivez. Il a découvert un endroit excellent pour faire une fouille; nous allons la commencer. Si je trouve quelque chose, je le partagerai avec vous. Voilà le premier plaisir que j'aurai à Rome. Je me fais une espèce de fête d'assister au premier coup de bêche. Si j'allais voir sortir quelque chef-d'oeuvre de la terre; c'est là, par exemple, un genre d'intérêt que peuvent seules offrir l'Italie et la Grèce.

«Je vous ai écrit deux fois de retirer Moïse. Conservez le manuscrit; c'est le seul que j'aie avec les dernières corrections. J'ai encore le coeur bien gros de cette affaire. On sacrifie difficilement les dernières illusions de la vie; cela m'apprend de plus en plus à me détacher de tout, excepté de vous. Je vous quitte pour m'habiller. Vous devez penser au supplice de cette existence pour moi. Bonne année! Elle sera bonne, puisque dans quelques mois je serai avec vous.»

LE MÊME.

«Rome, le samedi 3 janvier 1829.

«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde santé et longue vie. Aimez-moi surtout, et ne m'oubliez pas, quand je ne serai plus. J'ai bonne espérance, car vous vous souvenez bien de M. de Montmorency et de Mme de Staël. Vous avez la mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais avant-hier à Mme Salvage que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur que vous.

«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très-distingué et très-éclairé, et un prince plein de dignité et de grâce. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'être en relation avec un souverain pontife; cela complète ma carrière.

«Voulez-vous savoir comment je passe la journée et exactement ce que je fais? Je me lève à six heures et demie; je déjeune à sept heures et demie avec une tasse de chocolat, dans la chambre de Mme de Chateaubriand; à huit heures, je reviens dans mon cabinet; je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a; les détails pour les établissements français, et les pauvres français sont assez grands. À midi, je m'habille; à une heure, je prends une grande tasse de lait d'ânesse qui me fait un bien infini; ensuite je vais me promener deux heures avec Hyacinthe dans la campagne romaine. Quelquefois je fais une visite obligée, avant ou après la promenade. À quatre heures, je rentre; je me rhabille pour la soirée. Je dîne à cinq heures; à sept heures et demie je vais à une soirée avec Mme de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes chez moi. Entre dix et onze heures, je me couche, et toujours je pense à vous. Les Romains sont déjà si accoutumés à ma vie méthodique, que je leur sers d'heures pour marquer le temps, comme j'en servais à vos voisins de l'Abbaye. Voilà, n'est-il pas vrai? un bien ennuyeux ambassadeur, et bien différent de M. le duc de Laval! Jamais on n'a tant vu d'étrangers à Rome que cette année. Mardi dernier, le monde entier était dans mon salon.

«Comment! le courrier arrive et m'apporte une lettre de vous du 20 décembre, du lendemain du départ de M. de Mesnard! j'en crois à peine mes yeux; vous voulez donc me tourner la tête? Vous avez vu Bertin, tant pis pour vous; il vous noircira bientôt l'imagination. Cousin ne veut pas que j'abdique, mais je ne règne pas; ainsi je n'ai rien à déposer. Aujourd'hui même, 3 janvier, le courrier extraordinaire a dû vous porter les pouvoirs pour retirer Moïse. Le sacrifice est fait, mais je ne le pardonnerai jamais aux bons amis.

«J'espère que vous avez maintenant le manuscrit bien serré avec les autres. Je vous ai fait le récit du grand ricevimento. Soyez sans peur comme vous êtes sans reproche.»

LE MÊME.