«Rome, mardi 13 janvier 1829.

«Hier au soir, je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du Viviers vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore par le courrier ordinaire, qui part à midi. Voici une petite histoire. Vous connaissez les pauvres Dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées, depuis l'arrivée des grandes Dames de la Trinité-du-Mont. Sans être l'ennemi de celles-ci, je me suis rangé avec Mme de Chateaubriand du côté du faible. Depuis un mois, les Dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'ambassadeur et à Mme l'ambassadrice: elle a eu lieu hier à une heure après midi.

«Figurez-vous un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune sur l'église: pour acteurs, une douzaine de petites filles, depuis l'âge de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les Machabées. Elles s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux; elles déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques. Il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans leur parure de papier. Celle qui jouait le grand prêtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle était obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de treize ans.

«Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, Mme Salvage, deux ou trois abbés, et une autre vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront! Le tout a fini par un Vivat in æternum chanté par trois religieuses dans l'église. C'est pour vous que je voudrais éternellement vivre. Je finis. Vous devez être lasse de mes lettres et de mes fadeurs.

«J'ai vu dans les journaux mon dîner chez Guérin et l'histoire de notre tombeau du Poussin.

«Adieu jusqu'à jeudi.»

LE MÊME.

«Rome, jeudi 15 janvier 1829.

«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux, vous me jouiez mon air favori ou celui de Shakespeare; et j'étais à Rome, loin de vous, dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que tous les bonapartistes détestent les Russes contre lesquels la puissance de leur maître est venue se briser. Par un instinct de despotisme, ils aiment encore les Turcs, et n'aiment point la mémoire d'Alexandre qui a tant contribué à faire donner à la France ses institutions actuelles. Ils voient, dans cette canaille esclave de Constantinople, les vengeurs de la retraite de Moscou et les ennemis de la Charte; sur ce dernier point, ils sont d'accord secrètement avec la Quotidienne. Ils ne prêchent la Charte aujourd'hui que comme un instrument de dommage contre la légitimité; mais ils y seront pris: la Charte sauvera tout, et ils auront, en dépit d'eux, la liberté et les Bourbons.

«Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait réapprendre à mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri; je vois les ruines confondues de la république romaine et de l'empire de Tibère: qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même poussière? et le capucin qui balaie, en passant, cette poussière, ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de vanités? Cependant, je reviens, malgré moi, aux destinées de ma pauvre patrie; je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon impuissance pour la couronner de cette triple auréole.