«Mardi 27, jour où je vous ai écrit, vous entendiez le discours du roi, et moi je donnais mon premier bal de l'hiver. Encore deux autres, et ma porte sera fermée, et j'approcherai de l'époque où je vous reverrai. Je vous ai tant parlé politique dans mes dernières lettres, que je ne vous en dirai rien dans celle-ci. Ma tête est d'ailleurs si malade ce matin, que j'aurais de la peine à en tirer une idée. Mais mon coeur se porte bien; il est plein de vous et peut toujours vous dire combien il souffre de votre absence. J'ai repris mon Histoire de France pour en finir: en revoyant les manuscrits, je me suis convaincu que je pourrai livrer les deux volumes que j'ai promis à Pourrat, dans la lettre dont je vous ai envoyé copie.

«Avez-vous des nouvelles de M. Lenormant? Revient-il? Va-t-il en Morée? si toutefois les savants vont remplacer les soldats, ce qui me paraît un peu fou. Cela m'intéresse. à cause de lui et de votre nièce, mais surtout à cause de vous dont les déterminations seront un peu liées à ce retour et à ces projets.

«Si je souffre déjà tant du climat pendant l'hiver, que sera-ce quand le soleil aura reparu? À présent, il est noyé dans la pluie. Le jour de mon bal, c'était le déluge; pourtant il y avait foule, et on a dansé et soupé, comme si j'eusse été M. de Laval. Il y a ici une foule de Français qui se succèdent. J'ai remarqué, entre les femmes, Mme Beugnot et Mme de Montesquiou: c'est un vrai bonheur de retrouver les idées et le langage de la patrie.

«Au surplus, cette représentation me ruine; et je n'ai pas reçu, comme Blacas en revenant de Gand, le prix du vin que j'ai le bonheur de faire boire à la santé du roi. C'est lundi que je commence une humble et petite fouille dans un coin. Je voudrais bien trouver quelque petite chose pour vous; je ne suis pas heureux.»

«Le 31.

«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous rudoyer, et je ne l'ai pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses, c'est malgré moi; ma santé est fort altérée, et il est possible que cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!

«La dernière crise politique a agi aussi sur mon esprit; j'ai vu, d'un côté, des amis qui, ne connaissant et ne voulant pas connaître mes dispositions d'âme, se sont effarouchés d'une fantaisie littéraire, comme s'il y allait de leur destinée et de la mienne; de l'autre, des hommes qui, ne me jugeant pas mieux, ont cru que je voulais être ministre à tout prix, et ont laissé éclater, malgré eux, leur répugnance invincible à m'admettre.

«J'ai vu exalter le commun et rabaisser tout ce qui s'élevait un peu; ce n'était pas la peine de se démasquer ainsi. Vous savez si je demandais, si je désirais quelque chose. Il est résulté pour moi de cette double épreuve un peu d'amertume de coeur et de l'indécision.

«J'ai reçu une lettre de Ladvocat qui me dit que ses affaires sont plus florissantes que jamais. Je travaille un peu à mon histoire, quand ma santé et les bals du carnaval me laissent un moment. Je suis toujours incrédule pour l'expédition scientifique de Morée; je ne puis comprendre qu'on envoie des savants quand on retire des soldats.

«Nous attendons ici le discours du roi; j'en suis très-peu curieux, car je pourrais, sans l'avoir vu, dire d'avance ce qu'il contient: paix avec l'Europe, brillante expédition dans cette Morée où le Grand Turc se gardera bien d'entrer quand nous n'y serons plus; finances prospères; regrets sur l'absence d'un ministre habile et fidèle, adoré de tous les partis, et qui reviendra bientôt, etc., etc. N'est-ce pas cela? Et les Chambres répondront à l'avenant.