Aussitôt que M. de Chateaubriand eut connu Mme Récamier, il désira mettre sa femme en rapports avec elle, et il l'amena à l'Abbaye-au-Bois. Il se forma entre ces deux dames une relation qui, sans être intime, fut toujours gracieuse et obligeante.

Mme de Chateaubriand, qui avait une âme élevée, des affections vives et profondes, un dévouement réel et l'admiration la plus entière pour son mari, avait infiniment plus d'esprit et d'originalité que de prudence et de raison; sa tendresse, fort exigeante sur ce qui lui semblait dû à l'objet de son culte, avait trop souvent pour résultat d'agiter, d'inquiéter ou d'irriter M. de Chateaubriand.—Elle affichait la prétention de ne pas connaître les oeuvres littéraires de l'homme dont elle était fière de porter le nom; mais cette prétention était très-mal fondée, et plus d'une fois on l'a surprise lisant quelque livre de son mari.

Mme de Chateaubriand contait agréablement; elle avait une politesse parfaite, des manières extrêmement distinguées, mais l'humeur inégale. Ce qui ne variait point chez elle, c'était la charité: une charité active, entendue, qui savait organiser, et dans laquelle elle mettait de la constance et de la suite.—Elle était de taille moyenne, ses yeux étaient beaux; son visage portait la trace visible de la petite vérole, et sa santé toujours chancelante la réduisait à une maigreur quasi diaphane. C'était, en un mot, une personne bonne et généreuse, mais impossible à prévoir, et peu commode à vivre.

On verra par la suite de cette correspondance combien elle comptait sur l'influence salutaire de Mme Récamier, et avec quelle confiance elle y recourait.

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Septembre 1823.

«Vous êtes toujours, Madame, notre port dans la tempête. C'est donc encore à votre bonté que j'ai recours pour tâcher de pénétrer dans les secrets de notre capricieux immortel[7]. Notre chapelle est prête, elle est charmante, il n'y manque plus que le tableau; mais quand arrivera-t-il? M. Gérard me l'avait positivement promis pour le 1er octobre. Je n'ose lui rappeler sa promesse, dans la crainte d'en reculer encore l'exécution. Il n'y a donc que vous, Madame, qui, avec toutes vos séductions, puissiez l'amener à achever sa charité promptement et de bonne grâce. Dites-lui, si vous en trouvez l'occasion, que si la niche destinée à la sainte ne peut rien ajouter à un chef-d'oeuvre, au moins elle ne le gâtera pas. Le jour est admirable, et la couleur du stuc telle qu'un peintre la pourrait choisir. M. Huyot m'avait conseillé de lui envoyer le cadre qui est très-beau; mais peut-être préfère-t-il, comme il en avait l'intention, faire apporter son tableau à l'Infirmerie, avant qu'il soit achevé, et le faire placer dans l'endroit qui lui est destiné, afin de voir s'il n'y aurait point à donner quelques coups de pinceau, dépendant de la disposition du jour. Aurez-vous encore l'extrême bonté, Madame, de lui demander si cet arrangement lui convient, et quel jour il voudrait fixer? Tout serait préparé pour qu'il n'y eût point d'importun; ce qui serait trop aimable, ce serait de venir ce jour-là avec lui déjeuner à l'Infirmerie même, avec les oeufs et le bon lait de la soeur Sophie.

«Je ne sais comment vous demander assez de pardons de toutes mes importunités; mais votre indulgence est infatigable, lorsqu'il s'agit de coopérer à une bonne oeuvre.

«Recevez, je vous prie, tous mes regrets de ne pouvoir aller vous présenter moi-même ma requête, et veuillez ne pas douter, Madame, de tous les sentiments qui m'attachent si tendrement et si inaltérablement à vous.

«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»