La saison des eaux étant arrivée, Mme Récamier partit avec M. Ballanche pour Dieppe, et M. de Chateaubriand pour Cauterets.

Elle écrivait de Dieppe à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«Dieppe, 10 août 1829.

«Tu es encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de temps. J'ai écrit à ton mari, en lui envoyant une lettre que j'avais reçue de M. de La Rochefoucauld; il en sera sûrement content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un nouveau ministère, il serait complétement ultra: dans cette supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission, et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la demande de M. Lenormant; voilà ce que nous avons à craindre, et cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais pas des dangers pour la France, ou du moins une direction inquiétante, j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir; enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort.

«Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des illuminations, des spectacles; deux des fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de bal et les deux autres vis-à-vis du théâtre. Au milieu de tant de fracas, je suis dans une parfaite solitude; je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les circonstances tristes et heureuses de ma vie: j'espère que tu seras plus heureuse que moi!

«Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries; c'est par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage[80], nous nous résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la carrière de M. Lenormant. Si nous ne réussissons pas, la résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons tous dans quelques semaines.

«J'ai rencontré ici Léonie de B.: elle croyait que tu avais épousé un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire que ce vieux savant avait vingt-cinq ans et la conversation la plus spirituelle. Je crois cette pauvre Léonie fort ennuyée de rester fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi Mme Anisson[81], qui me fait beaucoup de coquetteries et qui me plaît pour elle-même, et surtout à cause de son frère; mais je passe presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une espèce de tour où il a la vue de la mer, il travaille à sa Palingénésie et me paraît le plus content du monde.

«Le pauvre Ampère est parti pour Lyon; son père donne de vives inquiétudes; on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la fin du mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il m'a accompagnée, quand je suis partie pour Dieppe, jusqu'à la première couchée. Comme je voyageais seule et à petites journées, nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés, nous avons soupé, nous avons lu, puis il m'a quittée pour rejoindre son père. Il a voyagé la nuit, dans une mauvaise voiture, mais il était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au milieu de tous ses ennuis.

«Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désoeuvrée; si M. Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je compte sur ton talent pour déchiffrer mon griffonnage. Je t'embrasse et je t'aime.»