Quand Mme Récamier écrivait cette lettre, on ignorait encore à Dieppe la formation du ministère Polignac qu'une ordonnance royale avait institué la veille, mais l'opinion s'alarmait vivement de la possibilité de cette combinaison. M. de Chateaubriand apprit aux Pyrénées la formation du nouveau cabinet, et en comprit à l'instant toutes les conséquences. Revenu à Paris, il eut le désir de voir le roi et de lui parler des dangers que pouvait faire courir à la France et à lui-même l'impopularité de ses nouveaux ministres. Il ne fut point admis, et donna sa démission, comme Mme Récamier l'avait prévu.

En présence de la nouvelle administration dont il ne devait attendre aucune faveur, M. Lenormant, venu à Paris pour solliciter une prolongation de séjour en Grèce, renonça même à la demander, et Mme Récamier vit de nouveau tous les siens groupés autour d'elle: c'est ainsi que se passa l'hiver.

M. Récamier, malgré la force de sa constitution, commençait à sentir l'atteinte des années; depuis la mort de son beau-père, il était venu demeurer chez Mme Lenormant, sa nièce, et chaque jour toute la famille, y compris le jeune ménage et M. Ballanche, se réunissait à dîner à l'Abbaye-au-Bois. Fidèle jusqu'au bout à la bienveillance parfaite de son caractère, à la bonté de son coeur, aux habitudes mondaines de sa vie, à l'insouciance de son humeur, malgré les quatre-vingts ans qu'il allait accomplir, M. Récamier continuait de passer toutes ses soirées dehors. Ses matinées s'écoulaient à la Chaussée-d'Antin, dans l'ancien quartier de ses affaires, où il avait conservé une espèce de petit salon qui lui servait à recevoir la visite d'anciens et de nouveaux amis, d'anciens et de nouveaux clients que, malgré ses revers, il trouvait encore moyen d'obliger et de servir.

Il fut saisi, dans le courant d'avril, d'une de ces fluxions de poitrine auxquelles il était sujet. Au milieu de la suffocation qu'il éprouvait, M. Récamier témoigna le désir d'être transporté à l'Abbaye-au-Bois, se flattant d'y respirer plus librement; on céda à ce voeu, et on l'établit dans le salon même du grand appartement que sa femme habitait. C'est là qu'entouré de tous les siens, et gardant sa sérénité jusqu'au dernier moment, il succomba, malgré les secours les plus éclairés que lui prodigua son cousin et bien tendre ami, le docteur Récamier, le 19 avril 1830.

Il était difficile de rencontrer moins de rapports de goût, d'humeur, d'esprit et de caractère que n'en avaient entre eux M. et Mme Récamier; une seule qualité leur était commune, c'était la bonté; et néanmoins, dans le lien singulier qui les unit trente-sept ans, la bonne harmonie ne cessa jamais de régner. En le perdant, Mme Récamier crut perdre une seconde fois son père. Dans cette douloureuse circonstance, elle reçut de Mme de Chateaubriand le billet suivant:

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«22 avril 1830.

«Que je suis triste de vous savoir malheureuse! Dites, je vous en supplie, à M. de Chateaubriand quand vous voudrez me recevoir, je serai toute à vous. C'est au moment de la peine que je voudrais ne pas quitter mes amis, et j'espère que vous ne doutez pas de mes tendres sentiments; c'est bien aujourd'hui que j'en éprouve toute la sincérité.»

À plus forte raison, un des plus anciens amis de sa jeunesse ne pouvait-il rester étranger à ce chagrin; Adrien de Montmorency lui écrivait:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.