«Mme Salvage est arrivée; je l'ai reçue le mieux que j'ai pu.»

M. de Chateaubriand revint à Paris le 11 octobre 1831, et publia à son retour de Suisse sa brochure en réponse à la proposition Baude et Briqueville, relative au bannissement de Charles X et de sa famille.

Le premier cabinet du roi Louis-Philippe n'avait pu que refléter fidèlement le pêle-mêle de la situation et le trouble des esprits. MM. de Broglie, Guizot et Périer, y siégeaient à côté de MM. Dupont de l'Eure et Laffitte; une semblable alliance ne devait pas durer longtemps, et bientôt une administration prise tout entière dans la nuance du mouvement remplaça le ministère qui avait dès le premier jour arboré le drapeau de la résistance à l'esprit révolutionnaire. M. Guizot, pendant ce premier et rapide passage au ministère, avait appelé M. Lenormant à le seconder dans la direction des beaux-arts. Lorsque M. Guizot et ses amis crurent devoir abandonner les affaires, M. Lenormant rentra, pour n'en plus sortir, dans la carrière scientifique et littéraire que Mme Récamier préférait infiniment lui voir suivre. Il fut nommé conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal.

Nous devons rendre ici témoignage à la vérité: la tolérance dont M. de Chateaubriand fit preuve envers ses jeunes amis fut sans réserve. Jamais, malgré la divergence de leurs opinions et en présence même des événements qui excitèrent le plus la désapprobation et la violence de son langage imprimé, la bienveillance qu'il daignait montrer à M. et à Mme Lenormant et à M. Ampère ne fut, je ne dirai pas moindre, mais attiédie.

En se reportant par la pensée aux années qui suivirent immédiatement la révolution de Juillet, on peut se rappeler quelle était la vivacité des opinions, combien la société était divisée, quelles inimitiés et quelle aigreur y régnaient. On comprendra sans peine tout ce que l'âme équitable et bienveillante de Mme Récamier devait souffrir: malgré ses efforts pour concilier, elle ne réussissait qu'imparfaitement à modérer dans son salon les vivacités de l'esprit de parti. Tandis que M. de Chateaubriand et plusieurs autres de ses amis les plus intimes avaient rompu avec le régime issu de la révolution, d'autres personnes, chères aussi à Mme Récamier, avaient embrassé la cause du nouveau gouvernement. De ce nombre était la comtesse de Boigne, pour laquelle Mme Récamier avait une affection profonde, et dont l'amitié, mêlée aux souvenirs de tant d'années écoulées, de tant d'amis disparus, prenait chaque jour plus de force dans le coeur de l'une et de l'autre.

Mme de Boigne était intimement liée depuis l'enfance avec Mme la duchesse d'Orléans, devenue la reine Marie-Amélie. Au moment de l'émigration, le marquis et la marquise d'Osmond avaient trouvé à la cour de Naples l'accueil le plus bienveillant, et la reine Caroline, séduite par la grâce et la beauté enfantine de Mlle d'Osmond, avait assuré à sa famille, privée de ses biens et forcée de vivre hors de France, une pension destinée à l'éducation de la jeune personne, pension qui cessa lorsqu'elle atteignit ses dix-huit ans. Ce lien de reconnaissance explique du reste une intimité qu'auraient suffi à faire naître des rapports de goûts, et que justifiaient les rares et hautes vertus de la princesse, fille de la reine Caroline.

M. de Chateaubriand voyait aussi ses amis les Bertin et le Journal des Débats soutenir le nouveau trône. On comprend, en effet, que de bons esprits songeassent à défendre la cause de la France, et, dans le naufrage commun, se ralliassent pour sauver le pays de plus grands maux. Casimir Périer s'était noblement dévoué à cette tâche, et l'amitié très-vraie, l'estime profonde que Mme Récamier et M. Ballanche avaient vouées à Augustin Périer, frère aîné de cet homme d'État illustre, leur faisaient suivre avec un intérêt plus particulier les efforts courageux de sa politique. Mais, comme l'a très-bien dit un homme[86] d'un esprit supérieur, ami comme nous de la Restauration, «M. Périer mort, on put apprécier ce que vaut un homme, même dans une société aussi profondément démocratique que la nôtre. Dès que cette forte main cessa de peser sur les ressorts de cette grande machine qu'on nomme l'administration, ils se détendirent d'eux-mêmes. Tout s'en fut à la dérive. Une insurrection légitimiste éclata dans la Vendée, une insurrection républicaine dans les rues de Paris. La révolte vaincue, le gouvernement crut se donner de la force en mettant Paris en état de siége, et MM. de Chateaubriand et Berryer en prison. Le gouvernement ne pouvait mieux afficher sa faiblesse.»

L'arrestation de M. de Chateaubriand causa un grand trouble à Mme Récamier; en recevant cette nouvelle, elle courut chez sa femme et la trouva dans un état d'exaspération et d'inquiétude inouï. Elle portait à M. de Chateaubriand une affection passionnée et n'avait jamais su dominer sa très-vive imagination: elle ne doutait pas que Philippe ne voulût faire empoisonner son mari. Elle aurait désiré qu'il ne prît d'aliments que ceux qu'elle lui aurait fait porter à la préfecture de police, où il était détenu. Le calme de M. de Chateaubriand finit par lui rendre sa raison, et la détention, d'ailleurs fort adoucie par les égards de la famille Gisquet, ne fut pas longue; mais un semblable procédé à l'égard d'hommes tels que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer, était une faute et une maladresse.

M. de Chateaubriand avait été arrêté le 16 juin; le lendemain 17 le Journal des Débats contenait l'article que voici:

«On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du Journal des Débats. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à conspirer.