«Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté.
«Nous affirmons aussi sans crainte que M. Hyde de Neuville ne conspire pas. Dans sa prospérité, M. Hyde de Neuville, comme M. de Chateaubriand, a été notre ami. Nous ne l'abandonnerons pas dans son malheur. Est-il besoin de rappeler l'admirable loyauté de caractère de M. Hyde de Neuville? Y a-t-il un homme qui se soit montré plus passionné pour la gloire et le bonheur de la France, pour toutes les idées nobles et généreuses? M. Hyde de Neuville a fait partie de ce ministère, le dernier sous lequel la Restauration ait vu luire de beaux jours, et qui avait entrepris la patriotique et glorieuse tâche de réconcilier le trône avec la liberté. Il fut disgracié dès que la royauté voulut sérieusement renverser la Charte. Le despotisme n'aurait pas eu d'ennemi plus mortel. Quels que puissent être les regrets, les voeux même de M. Hyde de Neuville, certainement, il ne conspire pas.
«Nous n'avons pas l'honneur de connaître intimement M. le duc de Fitz-James, mais l'élévation de son caractère, que révèlent ses discours, nous persuade qu'il ne peut pas plus être coupable que ses deux compagnons de captivité.
«Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre défenseur de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre asile qu'une prison.»
M. Bertin se trouvait, par le fait de cette arrestation, dans une situation extrêmement délicate. Il était loin, on vient de le voir, d'abandonner l'homme éminent, objet de cette étrange persécution; mais il ne voulait pas davantage déserter le nouveau drapeau qu'il avait adopté, et le combat de ces deux sentiments, également vifs dans son âme, le mettait à la torture.
Il craignait de ne satisfaire qu'à demi son ancien ami, et adressait, le 18 au matin, le billet suivant à Mme Récamier, sur la raison et l'équité de laquelle il comptait pour adoucir M. de Chateaubriand:
M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.
«18 juin 1832.
«Madame,
«J'ai eu tout le temps de réfléchir pendant cette longue nuit au parti que j'ai pris; je suis convaincu que j'ai agi selon le devoir et l'amitié. Mais cela ne me console pas; et si M. de Chateaubriand ne partage pas ma conviction, je suis le plus malheureux des hommes.