«Je n'espère qu'en vous, en vous seule!
«Vive reconnaissance, respectueux dévoûment.
«BERTIN.
«P. S. Je serai à dix heures à la préfecture. Mon fils n'a pas vu M. de Montalivet. La lettre n'est pas dans le National.»
La lettre dont il est fait ici mention était de M. de Chateaubriand. M. Bertin la trouvait trop vive; il l'inséra dans les Débats, où on pourrait la voir, mais en y faisant quelques retranchements dont l'auteur ne se montra pas satisfait.
Cette terrible année 1832 devait être signalée par tous les fléaux. L'insurrection ensanglanta les rues de Paris après l'explosion du choléra et ses effrayants ravages. Le faubourg Saint-Germain, dans la rue de Sèvres en particulier, fut un des quartiers les plus ravagés par l'épidémie. Par un pressentiment que la mort n'a que trop justifié, Mme Récamier, dont l'âme était inébranlable devant le danger, que l'on a vue prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies contagieuses, avait une terreur invincible et presque superstitieuse du choléra. Elle quitta momentanément l'Abbaye-au-Bois à la reprise du fléau, et s'établit vers la fin de juillet chez Mme Salvage, rue de la Paix. Toute cette partie de la ville, par un caprice inexplicable de ce mystérieux fléau, avait été beaucoup plus épargnée que la rive gauche de la Seine.
Après des secousses et des calamités de tant d'espèces, l'âme et la santé également ébranlées, Mme Récamier se décida, au mois d'août et avant de rentrer à l'Abbaye-au-Bois, à faire un voyage en Suisse. Elle devait y retrouver M. de Chateaubriand, qui déjà parcourait les montagnes, et elle se rendit à Constance avec Mme Salvage.
Le château d'Arenenberg, que la duchesse de Saint-Leu avait acheté et arrangé, qu'elle habitait pendant la belle saison, et dont il a été plusieurs fois question dans les lettres que nous avons citées, domine le lac de Constance. Il était impossible à Mme Récamier de voyager en Suisse sans accorder quelques jours à une personne aimable et bonne, à laquelle on était d'autant plus tenu de témoigner des égards que sa position était plus difficile, et dont on pouvait sans arrière-pensée courtiser l'infortune, car rien alors n'était plus improbable qu'un retour de l'héritier de Napoléon à la suprême puissance.
La duchesse de Saint-Leu avait, l'année précédente, perdu son fils aîné Napoléon: celui-là même qui, en 1824, avait épousé à Florence sa cousine, la princesse Charlotte, seconde fille du comte de Survilliers, Joseph Bonaparte. On se rappelle que, lors du mariage de sa soeur aînée en 1822, l'intervention de Mme Récamier avait été invoquée afin d'obtenir du gouvernement français, en faveur du jeune ménage, une prolongation de séjour à Bruxelles. M. de Montmorency avait mis une grande courtoisie à se prêter à ce désir. M. de Chateaubriand, à son tour, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, eut plusieurs fois l'occasion de montrer sa bienveillance à la reine Hortense et à d'autres membres de la famille proscrite.
On sait que les deux fils de la duchesse de Saint-Leu prirent une part active au soulèvement qui troubla la Romagne en 1831, et c'est au moment où cette tentative d'insurrection était réprimée par les Autrichiens, que le prince Charles-Napoléon mourut à Forli, le 17 mars, d'une rougeole, dont son plus jeune frère Louis fut lui-même atteint. Pour soustraire ce fils aux dangers qui le menaçaient, la reine Hortense l'enleva malade de l'Italie, et, traversant la France, malgré l'interdiction faite aux Bonaparte d'en fouler le sol, vint à Paris, vit le roi Louis-Philippe et son ministre M. Périer. Elle trouva dans le roi d'abord, et dans son gouvernement, tous les égards dus au malheur et au dévouement d'une mère. Elle reçut même du roi toutes les offres personnelles de service, mais le ministre ne consentit pas à ce que le séjour de la duchesse et de son fils se prolongeât au delà d'une semaine. Mme Récamier ne vit pas la reine Hortense pendant son séjour à Paris en 1831; elle n'en fut même avertie que plus tard par Mme Salvage.