«Un article sur l'Homme sans nom vient de paraître dans la Quotidienne. Ce qu'on y dit de plus remarquable, c'est que je ne suis pas de nature à être compris par beaucoup de gens. On renvoie l'auteur d'Antigone, d'Orphée, de l'Homme sans nom, par-devant M. Cousin.

«Hier, j'ai passé la soirée chez M. et Mme Lenormant avec Ampère. Nous nous sommes entretenus de vous, de vos bonnes pensées de retour. Mais ne nous laissez pas sans nouvelles.

«Nous nous désolions d'être sans lettre, au moment où je reçois la vôtre. Mille et mille actions de grâces! Nous sommes d'autant plus reconnaissants que nous savons toute la peine que vous avez à écrire; c'est du dévouement. J'en prends bien ma bonne part, puisque c'est à moi que vous avez écrit le premier.

«Vous êtes mille fois trop bonne de vous occuper de ma réclusion. Ce n'est pas là le fâcheux de mon affaire: ce qui est triste, c'est la pensée de vous savoir si loin. Enfin toute cette complication d'exil finira, et nous nous retrouverons dans cette Abbaye qui est le centre du monde, comme on le disait, vous savez, du temple de Delphes.»

Après sa visite au lac de Constance, Mme Récamier se rendit avec M. de Chateaubriand à Genève. Elle fit un pieux et douloureux pèlerinage au château de Coppet et au tombeau de Mme de Staël, et revint à Paris au mois d'octobre. M. et Mme de Chateaubriand, encore incertains s'ils abandonneraient la France, ou reviendraient à leurs pénates de la rue d'Enfer, étaient restés à Genève.

Le cabinet qu'on a nommé le ministère du 11 octobre venait de se former; après les hésitations et les dangers d'une direction qui, depuis la mort de Casimir Périer, inquiétait tous les bons esprits, il donnait enfin au gouvernement nouveau l'appui de talents éclatants, et, dans la personne de MM. de Broglie et Guizot, une garantie de durée au principe monarchique.

M. Guizot, en prenant le portefeuille de l'instruction publique, entreprit de réorganiser les établissements scientifiques placés sous sa direction, et notamment la bibliothèque royale. Tout en respectant le privilége que les traditions du passé et les décrets de la Convention avaient accordé aux grands établissements scientifiques, tels que le Muséum d'histoire naturelle, le Collége de France et la Bibliothèque, de se gouverner eux-mêmes, il introduisit dans leurs règlements d'utiles et nécessaires réformes. Ce fut à ce moment que M. Lenormant reçut le titre de conservateur adjoint au cabinet des médailles. Il alla donc, avec sa femme et sa jeune famille, prendre possession du logement auquel ce poste lui donnait droit dans les bâtiments de la Bibliothèque. C'était un avantage de position considérable, mais en même temps un sacrifice, profondément senti des deux côtés, que l'abandon de ces douces habitudes de tous les instants entre Mme Récamier et sa nièce, habitude que le mariage de celle-ci n'avait point interrompues. Mme Récamier fut pourtant la première à le conseiller; mais à partir de cette époque et comme compensation, chaque été réunit à la campagne, soit dans les environs de Paris, dans quelque habitation louée par Mme Récamier, soit en Normandie dans une modeste propriété de M. Lenormant, le cercle intime de l'Abbaye-au-Bois.

Si Mme Récamier mettait, dans ses moindres rapports avec les étrangers, dans ses relations les plus passagères, une grâce et une bonté sans égales, c'était surtout dans les habitudes de la vie intérieure et de famille que le charme de son caractère, l'enjouement de son esprit, l'égalité de son humeur et son désir constant de plaire lui assuraient un empire absolu. Avec un extrême abandon, elle avait horreur de la familiarité, et sa politesse ne l'abandonnait jamais, même avec ses domestiques; elle était à la fois très-discrète et parfaitement sincère, très-indulgente mais très-ferme; et lorsqu'un intérêt important, un sentiment de justice ou de devoir, la forçait à sortir de sa douceur accoutumée, personne ne savait donner une leçon d'une façon plus nette, plus directe et plus vive.

L'incertitude qui pesait sur la destinée de M. de Chateaubriand, ce qu'il y avait de précaire dans son avenir, la douleur si naturelle qu'il éprouvait à survivre à l'ordre de choses auxquelles il avait dévoué sa vie entière et son génie, oppressaient tristement Mme Récamier. En reportant sa pensée vers le saint ami de sa jeunesse, vers celui dont l'amitié et les conseils faisaient un si grand vide dans son âme, elle ne pouvait s'empêcher de trouver que la Providence, en rappelant M. de Montmorency avant la catastrophe de juillet, lui avait épargné une bien poignante déception. M. Ballanche, confident de ses inquiétudes, lui écrivait:

«Si M. de Chateaubriand pouvait prendre les choses générales en les dominant, je crois qu'il ferait beaucoup pour le bien de tous et pour son propre bien. Je persiste à croire qu'il faut se mettre au service des idées, et non au service des choses. Je trouve très-bien que M. de Chateaubriand abdique sa part dans l'action, mais je trouve qu'il a tort d'abdiquer sa part dans la spéculation.»