LE MÊME.

«Paris, dimanche 6 octobre 1833.

«Si je pouvais faire un pas au delà de mes quinze cents lieues, je le ferais pour vous et j'irais à Passy, mais je suis au bout de mes forces. Le voyage a fixé mes incertitudes. Je ne puis rien pour ces gens-là. Prague proscrit Blaye, et moi, pauvre serviteur, je suis obligé d'employer ma petite autorité pour faire lever des ordres odieux. Les pauvres jeunes gens légitimistes, qui ont été pour complimenter Henri, ont été reçus comme des chiens. Enfin j'ai des milliers de choses étranges à vous dire. Demain, j'irai vous voir.

«Mme de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes voitures et de ma suite en traversant la Suisse, d'où ils concluaient mes richesses. Vous les connaissez: mon trésor, c'est vous, et ma suite votre souvenir.

«Quel misérable pays pourtant, que celui où un honnête homme ne peut être à l'abri, même de sa pauvreté! Ces messieurs supposent que je me vends comme eux.

«À demain; vous revenez mardi, nous voilà encore réunis!»

Ce second voyage de M. de Chateaubriand à Prague marque le terme de sa vie politique. Désormais rentré dans la carrière littéraire, spectateur quelquefois sévère, jamais indifférent, des destinées de son pays, il achèvera sa noble existence dans une retraite où le travail, l'amitié, les espérances religieuses de plus en plus puissantes sur son coeur, l'aideront à supporter la servitude de l'âge et des infirmités.

Neuf ans plus tard, en 1843, obéissant à la voix de son jeune roi, il quittera la France et ira saluer à Londres l'héritier de tant de siècles glorieux; mais alors le poids de l'âge se fera péniblement sentir, et dans la personne du plus illustre défenseur de sa maison. M. le comte de Chambord ne devra trouver d'intacts que le génie et le dévouement.

De 1834 jusqu'à sa mort, M. de Chateaubriand ne s'éloigna donc, pour ainsi dire, plus de Mme Récamier, ou du moins ses absences furent de très-courte durée. Le nombre des lettres qu'il lui adressa pendant ces quatorze années fut pourtant considérable; on y remarque une affection toujours croissante, un mouvement d'esprit plus libre, plus d'abandon que jamais, et dans les jugements qu'il porte sur les événements et sur les personnes, beaucoup moins d'amertume et de sévérité qu'il n'en a mis dans ses Mémoires. C'est qu'il se laissait aller à la pente naturelle de son caractère, dans lequel, à travers une disposition à l'ennui et une mélancolie qui lui revenait sans cesse, il y avait néanmoins un fonds de sérénité et de bonhomie.

L'admiration, l'adulation de ses contemporains, en faisant passer M. de Chateaubriand à l'état d'idole, et en le plaçant sur un piédestal, eurent pour lui le grand inconvénient de le faire souvent poser. Lorsque libre de tout regard étranger, entouré seulement des personnes pour lesquelles il avait de la bienveillance et dont l'affection lui était connue, il se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait lui-même, l'entrain de sa conversation, qui souvent touchait à l'éloquence, la gaieté de ses saillies, ses bons rires, donnaient à son commerce habituel un incomparable agrément.