Personne, si j'osais employer ce mot en parlant d'un homme dont le génie et le caractère inspiraient, et méritaient tant de respect, personne n'était plus que M. de Chateaubriand, dans l'intimité, simple et bon enfant. Mais il suffisait de la présence d'un étranger, et quelquefois d'un mot seulement, pour lui faire reprendre son masque de grand homme et sa roideur.

Qu'on nous permette de retourner un peu en arrière, pour introduire dans la société de l'Abbaye-au-Bois un personnage nouveau qui dorénavant y tiendra une grande place.

C'est au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du choléra, que le duc de Noailles fut présenté à Mme Récamier. Elle l'avait rencontré à Rome chez le duc de Laval en 1825, mais ce rapport passager n'avait laissé qu'une trace fugitive; cependant le passé et le présent de l'Abbaye-au-Bois comptaient tant de personnes unies au duc de Noailles, soit par le sang, soit par les liens de l'amitié, qu'on serait disposé à s'étonner que lui-même n'eût pas toujours appartenu à cette société.

Quoi qu'il en soit, du moment où le duc de Noailles parut chez Mme Récamier, il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand, et reçut, sans subir l'épreuve du temps, le droit de bourgeoisie dans ce cercle d'élite où la bienveillance était générale, mais dans l'intimité duquel un bien petit nombre a pénétré. M. de Chateaubriand prisait très-haut le jugement et le sens politique, la raison et la droiture de M. de Noailles, et Mme Récamier eut bien vite démêlé, sous l'enveloppe un peu froide dont il les recouvre, une constance, une délicatesse et une tendresse de coeur, fort en sympathie avec sa propre nature.

Je l'ai déjà dit, malgré la différence des âges, elle accorda au duc de Noailles le rang et le titre d'ami, chose sérieuse pour elle qui, plus qu'aucune personne au monde, pratiqua et inspira l'amitié dans la plus parfaite acception du mot.

Le duc de Noailles amena à l'Abbaye-au-Bois la duchesse sa femme, personne accomplie, dont l'esprit délicat, cultivé, doucement moqueur, dépourvu de toute prétention, s'intéresse à tout et garde, sous la teinte de gravité et comme de recueillement qu'une ineffaçable douleur maternelle a imprimée à sa vie, un charme singulier. Sa cousine, la vicomtesse de Noailles, dont la brillante conversation faisait voir tant d'esprit argent comptant; le beau-frère de celle-ci, l'aimable et excellent marquis de Vérac; le duc et la duchesse de Mouchy, venaient aussi avec assiduité à l'Abbaye-au-Bois. Que puis-je dire? grâce au soin que le duc de Noailles mit à entourer Mme Récamier de tous les siens, sa famille et lui prirent, dans sa société et dans son intimité, une position assez analogue à celle que les Montmorency y avaient si longtemps occupée.

M. de Chateaubriand, revenu à ses travaux littéraires, préparait son Essai sur la littérature anglaise, sa traduction de Milton, et son Histoire du congrès de Vérone. Pour se délasser un moment, il fit en 1834 une course de quelques jours à Fontainebleau; le sentiment des beautés de la nature restait chez lui vif et puissant, et, au bout de quelque temps de séjour à Paris, il éprouvait le besoin impérieux de se retremper par la vue de la mer ou en allant respirer le parfum des bois. Il écrit de Fontainebleau:

«Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert des Gaules. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René; un vieux René! Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore, ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folies, comme on se fait saigner quand le sang porte au coeur ou à la tête. Les Mémoires, je n'ai pu les aborder; Jacques[97], je n'ai pu le lire: j'avais bien assez de mes rêves.

«À vous seule appartient de chasser toutes ces fées de la forêt, qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler.»

L'année suivante 1835, ce fut Mme Récamier qui s'éloigna: elle alla pour quelques semaines à Dieppe, et s'y trouvait encore au moment de l'attentat de Fieschi. M. de Chateaubriand, après huit jours passés au bord de la mer avec son amie, revint précisément à Paris le jour de cette odieuse catastrophe; il en parlait en ces termes à Mme Récamier: