«Quoi! Monsieur, vous ne m'avez pas tout à fait oublié! Quoi! vous avez encore des éloges à donner au chantre des rues? Je ne puis vous dire combien je suis heureux de l'envoi que vous voulez bien me faire, et de la lettre qui l'accompagne. On a beau avoir rompu avec le monde, il a des voix puissantes qu'on entend toujours avec un nouveau charme.

«Comme vous le deviez, bien croire, Monsieur, je ne m'en suis pas tenu à la lecture des seules pages que vous m'indiquiez. Quel admirable résumé de vastes et consciencieuses études que cet Essai! Ce n'est qu'avec vous que j'ai appris quelque chose. Dans ma jeunesse, le Génie du Christianisme me donna le sentiment des chefs-d'oeuvre antiques; aujourd'hui, grâce à vous encore, je pénètre dans la littérature anglaise et je me réconcilie avec Milton. Quand j'appris que vous vous occupiez de cette traduction, je prédis l'immortel honneur qui en rejaillirait sur le Paradis perdu, dont la France, peut-être jusqu'à ce jour, n'avait pu bien apprécier les beautés.

«Vous dites dans l'Essai, Monsieur, que nous nous enthousiasmons trop facilement pour les littérateurs étrangers, qui presque toujours paient nos éloges en injures. Les Anglais vous doivent une belle couronne, et ils devraient saisir l'occasion qui leur est offerte de réparer l'oubli affecté de cet ensorcelé de lord Byron. Que de grâces nouvelles ils ont à vous rendre! mais je crains que leur égoïsme ne trouve plus fructueux d'imiter l'auteur de Childe Harold.

«La cause futile que vous croyez avoir découverte, de l'affectation de celui-ci à n'écrire votre grand nom dans aucun de ses ouvrages, m'a rappelé une circonstance particulière dont je ne vous ai jamais fait part.

«À l'apparition du Génie du Christianisme, la tête pleine de magnifiques projets, je pris la liberté de vous écrire une énorme, énormissime lettre, où je ne vous parlais de rien moins que d'un long plan de poëme épique, et d'un nombre infini de poésies pastorales faites ou à faire. Il y avait dans mes confidences des choses merveilleuses qui, selon moi, devaient vous ravir, à l'orthographe près peut-être, sur laquelle je n'étais pas encore très-fort. Rien qu'à lire ma lettre, vous auriez perdu le temps de faire un volume: vous préférâtes, je pense, l'intérêt du public, et ma lettre resta sans réponse, comme elle le méritait.

«Heureusement que, même dans ma jeunesse, je n'ai eu que de courtes illusions: moi qui ne suis né, ni irascible, ni pair d'Angleterre, je m'expliquai bientôt votre silence, et mon admiration pour vous alla son train comme devant. Seulement je me disais tout bas: il ne me dédaignera peut-être pas toujours ainsi. Et voilà que, quelques trente ans plus tard, vous faites tout ce que l'obligeance inspire pour assurer le renom du chansonnier. N'est-ce pas bien heureux, Monsieur, de n'avoir eu qu'une ambition, et qu'elle ne soit pas déçue?

«Vous parlez dans votre lettre d'aller chercher un autre soleil: je voudrais que ce fût celui de Fontainebleau, que je ne quitte plus. Il n'est pas bien chaud, mais il est assez pur; et puis ici vous auriez les souvenirs qui plaisent le plus à votre génie. Point de nouvelles de la cour, quand on vit comme moi, à moins de lire les journaux. En fait d'ombrages, vous devez être bien difficile; pourtant elle est bien belle et bien silencieuse, ma forêt! car elle est à moi; mais je vous en ferai bonne part, quand vous voudrez y fonder un ermitage.

«Si vous saviez comme ici l'on oublie Paris, sans cesser de penser à la France! Pour vous et pour moi, Monsieur, cette pensée est une des conditions de notre existence. Cette passion de la patrie ne vieillit pas plus en vous que le talent, et, dans votre nouvel ouvrage, combien de fois n'a-t-elle pas dirigé votre plume! Soyez-en sûr, avec un pareil sentiment, vous finirez votre vie où vous avez appris à bégayer la langue que vous deviez tant illustrer un jour, et qui attend de vous encore un chef-d'oeuvre.

«Adieu, Monsieur; gardez quelque souvenir à un homme qui pense à vous chaque jour, et qui ne cessera jamais de vous souhaiter autant de bonheur que vous avez de gloire.

«Votre reconnaissant et dévoué serviteur,