«À sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma tante, et à neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le duc de Bordeaux s'amusait, avec les enfants de ma tante, à jeter du pain aux poissons, et se roulait avec eux sur des matelas étendus dans la chambre. Rien ne déchirait le coeur comme la vue de ces enfants, riant ainsi aux malheurs qui les frappaient. À dix heures, le roi se rendit à la messe dans la chapelle du château. Ce fut dans cette petite chapelle que l'infortuné monarque fit son sacrifice à Dieu, et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.

«En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de régner; ce fut là qu'il licencia la garde royale et les cent Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en quelque sorte prisonnier; les commissaires réglèrent sa route jusqu'à Cherbourg.

«Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le sinistre cortége se remit en route à dix heures et demie. Le départ fut déchirant: tous les malheurs et la plus noble résignation se peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avançant vers les gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes; ses propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d'une voix émue: «Ce n'est pas ma faute, mes amis, ce n'est pas ma faute.»

«M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi partit le dernier; il parla quelque temps à mon oncle d'une manière pleine de bonté, et le remercia de l'hospitalité qu'il avait trouvée chez lui; puis il s'avança vers les troupes et leur fit ses adieux avec cet accent du coeur qui lui appartient: «J'espère, leur dit-il, que nous nous reverrons bientôt.» Un gendarme des chasses se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant; il la donna à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était de faction, et qui lui présentait les armes: «Allons, dit-il, je vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content; mais vous devez être bien fatigué!—Ah! sire, répondit le vieux soldat en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la fatigue n'est rien: encore si nous avions pu sauver Votre Majesté.» Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant le roi: «Que voulez-vous?» lui dit Sa Majesté. «Sire, répondit le soldat en portant la main à son bonnet, je voulais vous voir encore une fois.»

«Le roi, profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute cette scène disparut.»

L'AUTEUR DU MANUSCRIT.—MES HÔTES.

«Maintenon, septembre 1836.

«Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les raconte: ce récit est l'ouvrage de Mme de Chalais-Périgord, née Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite. La dernière fille de l'ami de Fénelon s'est rencontrée sur le chemin du duc de Bordeaux, et elle s'est hâtée d'aller dire à son père qu'elle avait vu passer le dernier héritier du duc de Bourgogne. La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune; elle avait d'abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche des plaisirs; son espérance, comme la colombe après le déluge, trouvant la terre souillée, est rentrée dans l'arche de Dieu.

«Lorsqu'en 1816 je passai par ici pour aller écrire à Montboissier le onzième livre de la première partie de ces Mémoires, le château de Maintenon était délaissé; Mme de Chalais n'était pas encore née: depuis elle a étendu et compté sa vie entière sur vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon est habité: ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.

«M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrête, remplira une brillante carrière, n'avait pas voix délibérative lorsque j'étais à la chambre des pairs: je ne l'ai point entendu prononcer ces discours où il a plaidé, avec l'autorité de la raison et la puissance de la parole, la cause de la gloire de la France et celle des royales infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini: il a prêté serment au malheur d'une manière plus utile que moi.