«J'ai fait part à Mme la duchesse de Saint-Leu du vif intérêt que vous prenez à ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez dit pour elle. Elle en a été vivement touchée, elle en a été émue jusqu'aux larmes, et elle m'a priée à plusieurs reprises de vous bien exprimer combien elle y a été sensible.

«Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'espérais pouvoir vous donner de meilleures nouvelles. Hélas! c'est tout le contraire! À la suite d'une consultation des médecins de Constance et de Zurich avec le docteur Conneau, médecin ordinaire, le professeur Lisfranc de Paris a été appelé ici, comme le plus habile et d'une spécialité reconnue pour l'opération que deux de ces messieurs croyaient nécessaire.

«Eh bien, après un examen scrupuleux et trois fois renouvelé, l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres médecins appelés à consulter avec lui, a été qu'il n'était pas possible de faire l'opération, et ils ont été unanimes pour prononcer une sentence irrévocable; enfin ils ne nous ont laissé aucune espérance dans les ressources humaines. J'aime encore à en placer dans la bonté infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prières.

«L'état moral de Mme la duchesse est aussi calme qu'on peut le désirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne faisait pas l'opération, parce qu'elle n'était pas nécessaire, et parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience, pour la conduire à une parfaite guérison. Elle était toute résignée, avec un courage admirable, à se laisser opérer; maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas à la subir, et elle est remplie de bonnes espérances.

«Dans l'attente de l'opération,—que contre mon avis on lui avait annoncée quinze jours avant que M. Lisfranc pût être ici,—elle avait fait ses dévotions et son testament.

«Le 30 mars au matin, une heure environ après qu'elle a eu communié, elle a eu la joie, qu'elle a rapportée à Dieu, de recevoir un gros paquet contenant des nouvelles—les premières depuis le départ de Lorient—écrites de la main de son fils. Sa lettre, qui est très-longue, contient la relation de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui lui est arrivé, et de la plupart de ses émotions, depuis qu'il a quitté Arenenberg jusqu'au moment où il écrit, le 14 janvier, à bord de la frégate l'Andromède, en rade devant Rio-Janeiro où on ne lui permet pas de descendre. Il y avait à bord les ouvrages de M. de Chateaubriand; il les a relus, pendant une affreuse tempête qui a duré quinze jours et qui ne permettait aucune autre occupation que la lecture, et encore à grand'peine. Dites-le à M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant personnellement à son bienveillant souvenir.

«Pensez quelquefois à moi, pensez à ma cruelle position. Donner à une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins impuissants, chercher à alléger, sans y réussir que bien imparfaitement, des souffrances aiguës et presque continuelles, montrer un visage calme quand on a le coeur déchiré, tromper, chercher à inspirer sans cesse des espérances qu'on n'a pas: ah! croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa propre vie. Adieu, adieu, chère amie; vous savez combien je vous aime.»

Cet horrible état de souffrances se prolongea près d'une année: la reine
Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.

Depuis quelque temps déjà, la santé de Mme Récamier s'altérait visiblement: par suite d'une espèce de fièvre nerveuse qui lui donnait une agitation fort pénible, elle avait presque perdu le sommeil; mais elle redoutait à tel point de déranger les habitudes de ses amis, et surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu à s'occuper d'elle-même et à en occuper les autres, que rien dans sa vie n'était changé par cet état de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se joindre à ces accidents fâcheux des symptômes beaucoup plus alarmants: une toux opiniâtre, une extinction de voix subite qui durait souvent plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui amenait des étouffements, firent sérieusement craindre une affection des organes de la voix. Les plus habiles médecins, appelés en consultation, croyaient à cette affection, ils avaient recommandé le plus absolu silence, et parlaient de la nécessité de ne point affronter à Paris les rigueurs de l'hiver. Le docteur Récamier seul persistait à affirmer que tous ces symptômes, si alarmants en apparence, étaient nerveux. Ce fut lui, heureusement, qui eut raison; mais ce cruel état de maladie se prolongea presque toute une année; et malgré les assurances de l'habile et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorité qu'il connaissait depuis plus longtemps la santé de sa cousine et qu'il avait pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Mme Récamier ne parvenaient point à se tranquilliser.

M. de Chateaubriand écrivait le 4 novembre 1837: