Cette visite à Montigny laissa à Mme Récamier un très-doux souvenir; l'année précédente, elle en avait formé le projet, et n'était point parvenue à le réaliser. Pour elle en effet, tout déplacement qui n'était pas un établissement de quelque durée, tout arrangement dans lequel ne pouvaient pas être comprises toutes les personnes qui, groupées autour d'elle, faisaient dépendre leurs existences de la sienne, était très-difficile, pour ne pas dire impossible. Aussi le duc de Laval lui écrivait-il à ce propos «qu'il était plus difficile de la déplacer que de mettre une armée en mouvement.»

Heureux de la présence d'une femme à laquelle il avait voué une des affections les plus profondes qui aient rempli sa vie, le duc de Laval tout enorgueilli du succès de ses embellissements de Montigny, où à force de goût, de dépenses et de peines, il était parvenu à créer, sous le ciel gris de notre France septentrionale, une sorte de villa italienne, ne se montra jamais plus gai, plus jeune, plus excellent ni plus aimable.

Huit mois après, cet ami si parfait, cet esprit si facile, cette âme si haute avait disparu de la terre; sa mort rouvrit pour Mme Récamier la plaie toujours vive que lui avait laissée la perte de Mathieu de Montmorency.

Mais nous devançons le temps. En rentrant à la fin d'octobre à l'Abbaye-au-Bois, Mme Récamier apprit, comme toute la France, le mouvement tenté à Strasbourg par le prince Louis Bonaparte. Cette échauffourée fut aussitôt réprimée que tentée; et le prince Louis, après son arrestation, fut conduit à Paris pour y subir son jugement. La duchesse de Saint-Leu ne tarda point à y arriver elle-même, mais secrètement. Craignant que sa présence à Paris n'indisposât le gouvernement, elle s'était arrêtée à Viry, chez la duchesse de Raguse, d'où il lui était facile d'agir pour obtenir un adoucissement au sort de son fils.

Quant à Mme Salvage, son fidèle garde du corps, elle arriva droit à l'Abbaye-au-Bois, et demanda asile à Mme Récamier. Sa présence inattendue, et dans des circonstances de cette nature, causa le soir une vive surprise parmi les habitués de tous les jours. Mme Récamier lui avait cédé sa propre chambre, et s'était fait dresser pour elle-même un lit dans le salon. Je n'ai pas besoin de dire que tous les amis de Mme Récamier, quel que fût leur peu de goût pour Mme Salvage, et le jugement qu'ils portaient sur l'aventure qui l'amenait à Paris à la suite de la reine Hortense, étaient pénétrés de respect pour son dévouement, et d'intérêt pour la duchesse de Saint-Leu. Mme Salvage, très-sérieusement et justement préoccupée, se retira de bonne heure, en laissant sur un canapé, entre M. Ampère et M. Lenormant qui s'y étaient assis selon leur habitude, un gros portefeuille. Au bout d'un instant, la grande figure de Mme Salvage reparut: «J'oubliais mes valeurs,» dit-elle, et elle emporta le portefeuille auquel jusque-là personne n'avait pris garde. On rit de la bonne prise qu'on aurait pu faire.

Mme Récamier alla le lendemain voir à Viry la reine Hortense; elle la trouva dans une grande angoisse. Délivrée de ses premières craintes sur le sort de son fils, elle s'épouvantait d'autant plus de l'idée de le voir partir pour l'Amérique, qu'elle était et qu'elle se sentait gravement, mortellement atteinte. Mme Récamier fut très-émue de l'excessif changement qu'elle remarqua dans ses traits, et la quitta en formant pour elle des voeux dont elle sentait bien l'impuissance: elle ne la revit plus.

La reine Hortense retourna avec Mme Salvage au château d'Arenenberg. Mais dans l'état de maladie très-avancée où elle était, ce voyage précipité, et les inquiétudes terribles que lui avaient causées l'arrestation et le procès de son fils, lui firent un mal affreux. Mme Salvage donnait fréquemment de ses nouvelles à Mme Récamier. En reproduisant ici une de ses nombreuses lettres, nous croyons qu'elle ne semblera pas dépourvue d'intérêt.

Mme SALVAGE À Mme RÉCAMIER.

«Arenenberg, ce 13 avril 1837.

«Je vous ai écrit il y a quatre jours, chère amie, une longue lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reçu hier la vôtre du 7, et je vous en remercie; elle m'était bien nécessaire, elle est pour moi une consolation.