«Le duc de Noailles doit être à Paris, ou bien près de s'y rendre, et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.
«Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque journalière de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si charmante, si variée, si piquante par la diversité des esprits, et les nuances, et même les oppositions d'opinion.
«Depuis mon départ, deux lectures[102] ont dû avoir lieu; je les avais vu concerter la veille, et j'enrageais intérieurement de mes engagements. Eh bien! malgré ces regrets, et encore d'autres regrets au fond du coeur qui vous sont personnels, je suis forcé d'avouer que mon temps s'écoule ici avec la plus incroyable rapidité. C'est attachant de voir tous ces ouvriers à l'ouvrage, surtout quand cela réussit bien. On vient de poser dix colonnes pour former une tonnelle à l'italienne sur cette terrasse si magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que lorsque vous y aurez marché, que lorsque vous aurez promené vos regards sur cette admirable vue de la rivière, et des prairies, et de la grande route au second plan.
«Croiriez-vous que je n'ai pas encore achevé le Milton? Mais c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernière toilette qui m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais cru que ce fût aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes dépenses, de cette espèce d'absorbement, de dévouement, non à une personne, mais à une chose, je me mets à chercher dans ma mémoire les hommes des temps anciens et modernes qui, à la fin de leur carrière et retirés des affaires, et sans doute dévorés de chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont créé une occupation de ce genre. J'en trouve beaucoup, après les grandes disgrâces, les bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu'à nos jours.
«Offrez à votre premier ami mes meilleures et vieilles amitiés, et mon sincère regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait tous les jours.
«Dites ensuite à votre nouvel ami, le duc de Noailles, que le
plus ancien des vôtres compte sur sa parole de venir à Montigny où
sa chambre est toute prête.
«Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitiés. Vous savez
qu'en amitié comme en généalogie, j'aime les dates: cela fixe les
préséances.»
Lorsqu'enfin le duc de Laval apprit qu'il allait recevoir Mme Récamier, et qu'elle se dirigerait de Maintenon sur Montigny, sa joie fut très-vive, et il l'exprima avec une grâce affectueuse.
«La malle-poste avec ses quatre chevaux au galop, écrit-il à son amie, ne court pas assez vite pour vous porter à mon gré l'expression de mon plaisir. Il est à son comble, je vous assure, par l'espérance de vous voir, de vous recevoir ici, de vous serrer la main sous mes vieilles tours et sur mon jeune gazon, et au milieu de mes jolies fleurs d'automne. Enfin je suis charmé, vous dis-je; et de toutes les déclarations qui ont jamais été mises à vos pieds, c'est la plus sincère.
«Votre séjour ici sera une des meilleures récompenses de tous les soins infatigables que je me suis donnés, depuis vingt-huit mois, pour embellir, pour orner cette retraite.»