M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Cannes, 28 juillet 1838.
«J'ai quitté à Marseille mon bruit pour venir voir le lieu où Bonaparte, en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à deux lieues d'ici, au Golfe Juan; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du ciel: l'homme a passé pour toujours.
«Il faut vous revenir. Femmes, hommes, ciel, palmiers, tout ce que j'ai vu, ne vaut pas un moment passé dans votre douce présence. Il n'y a de repos pour moi que là.
«Mais, bon Dieu! que de choses j'ai aperçues partout! j'en étouffe; je ne sais si je m'en souviendrai. Je vous conterai ce que j'ai fait à Marseille au tombeau du père de notre jeune ami[104].
«Adieu, je tombe de lassitude, et je vais recommencer ma course. Je serai le 31 à Lyon.»
Pendant les premières années qui suivirent la révolution de Juillet, l'incertitude des choses générales, l'irrésolution des projets de M. de Chateaubriand, qui annonçait sans cesse la pensée de se fixer hors de France; la pénible nécessité où se voyait réduit cet homme, le premier écrivain de son temps, de ne vivre que de son travail, et de n'avoir par conséquent qu'une existence toujours précaire et nulle sécurité pour l'avenir; enfin, l'animosité des partis, furent autant d'obstacles à ce que Mme Récamier étendît ses relations hors du cercle de ses anciennes amitiés.
Mais lorsque les événements qui avaient amené la chute de la branche aînée des Bourbons, en s'éloignant, permirent qu'une trêve se fit entre les partis; lorsque M. de Chateaubriand, renonçant à toute vie politique, uniquement livré à des travaux littéraires, eut conclu le marché qui répugnait tant à sa fierté, et auquel il ne se fût peut-être pas résolu s'il n'eût été question que de lui seul, mais qu'il accepta parce qu'il fallait assurer la vie présente et l'avenir de Mme de Chateaubriand; en un mot, lorsqu'il eut vendu ses Mémoires, Mme Récamier, qui suivait avec une extrême anxiété toutes les impressions que son ami pouvait recevoir du dehors, voulut remplir auprès de lui une double tâche. Rendre à cette noble vie tout le calme, toute la sérénité que peuvent donner des affections vraies et profondes; l'entourer en même temps des hommages, de l'admiration, du respect de ses contemporains; maintenir la royauté du génie que son siècle lui avait décernée: telle fut la mission que Mme Récamier assuma avec ardeur, et le but qu'elle sut atteindre au prix de son propre repos, par le sacrifice de ses goûts, de sa liberté et de sa santé. Aussi lui était-elle à ce point devenue nécessaire, que la plus courte de ses absences le mettait au désespoir. Quand Mme de Chateaubriand apprenait que Mme Récamier devait quitter Paris, on la voyait accourir; elle s'informait de l'époque probable de son retour: «Mais que voulez-vous donc, disait-elle, que devienne M. de Chateaubriand? Que pourra-t-il faire, si vous vous en allez pour longtemps?»
Dès ce moment, Mme Récamier, en donnant plus d'extension, plus de mouvement à sa vie extérieure, dut la séparer davantage de ce que j'appellerai sa vie intime. Pour le public, ce salon où se pressaient les illustrations de tous les genres, dont les fêtes littéraires excitaient l'envie, cette considération, cet empressement de la foule, étaient le but atteint, le triomphe d'un calcul habile et d'un rare esprit de conduite; dans la réalité, c'était le dévouement de l'amitié.
Ce que j'ai dit du regret amer avec lequel M. de Chateaubriand avait aliéné ses Mémoires d'Outre-Tombe et du sentiment pénible qu'il conservait d'avoir ainsi escompté sa mort, n'est ignoré d'aucune des personnes qui l'ont approché. La lettre du 8 août 1836, que nous avons citée plus haut, en donne la preuve.