M. Charles Brifaut, présenté à Mme Récamier à cette époque, fut bientôt admis au nombre des habitués les plus fidèles et les plus aimables de son intérieur. C'était un des hommes dont la société offrait le plus de sécurité et de douceur. Il avait concentré sa vie dans des relations de salon qu'il mettait beaucoup de soin et d'étude à entretenir. Malade depuis vingt ans, le savoir-vivre lui avait appris l'héroïsme, et sa politesse dominait de continuelles souffrances avec une sérénité stoïque.
Parmi toutes les femmes-auteurs qui furent alors reçues dans le salon de Mme Récamier et qu'elle accueillait avec tant d'intérêt, de grâce et même d'indulgence, une seule est entrée dans son intimité. Mme Amable Tastu méritait cette exception par l'admirable élévation de son caractère, par la sûreté, la discrétion, l'exquise délicatesse de son commerce. M. de Chateaubriand, qui avait horreur des bas-bleus et qui ne pardonnait guère aux femmes de se mêler de littérature, faisait, comme son amie, un cas tout particulier de Mme Tastu; le bon sens aimable et ferme qui caractérise son talent lui plaisait fort.
M. Léonce de Lavergne n'était point à l'Abbaye-au-Bois un nouveau venu. Depuis plusieurs années déjà, il était lié avec M. Ballanche, M. de Chateaubriand l'avait distingué, et Mme Récamier le comptait au nombre des jeunes gens dont la conversation et la société lui plaisaient le plus. Dans les lettres que M. de Chateaubriand adressait à son amie, pendant son voyage à Toulouse et dans le midi de la France, il est plusieurs fois question de lui d'une façon gracieuse. Il avait beaucoup d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique; on ne se doutait guère alors, et il ne se doutait pas lui-même, qu'il deviendrait le grand orateur de l'agriculture.
Malgré l'amélioration qui s'était produite dans sa santé, il restait à Mme Récamier une telle susceptibilité des organes de la voix, que les médecins l'envoyèrent aux eaux d'Ems. Ce voyage, qu'elle devait faire sans y être accompagnée d'aucun de ses amis, lui coûtait fort à entreprendre: mais sa santé était trop nécessaire à ces mêmes amis, et surtout à M. Ballanche et à M. de Chateaubriand que les infirmités commençaient à gagner, pour que Mme Récamier ne mît pas à la recouvrer une volonté inébranlable. Elle partit donc le 18 juillet 1840, laissant Mme Lenormant à la campagne avec ses enfants. M. de Chateaubriand à Paris, et M. Ballanche établi à Saint-Vrain chez la comtesse d'Hautefeuille.
Quelques lettres prises dans la correspondance de ses deux amis initieront suffisamment le lecteur aux idées, aux intérêts et aux petits événements qui occupaient alors leurs esprits.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, dimanche 19 juillet 1840.
«Vous êtes partie: je ne sais plus que faire. Paris est le désert, moins sa beauté. Nous n'avons pris aucun parti, et il est probable que nous n'en prendrons pas. Où vous manquez, tout manque, résolution et projets. Si du moins j'avais encore quelque chose sur le métier! Mais les Mémoires sont finis: vie passée comme vie présente.
«Savez-vous que la duchesse de Cumberland m'écrivait d'Ems? Vous ne m'écrirez pas; moi je vous écrirai, quoique pouvant à peine former une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se retire. Je rentre en moi, mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une, c'est vous. Tenons bon pour l'Italie. Les intelligences, à quelque opinion qu'elles appartiennent, sont presque toutes au service du mensonge. Du moins, le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.»