«Paris, 7 août 1840.
(Dictée.)—«Je me suis trop bien aperçu, mon cher et vieil ami, que vous n'êtes plus ici depuis huit jours. Mme de Chateaubriand et moi, nous vous regrettons sans cesse, et pourtant nous nous soumettons un peu à votre absence, puisque la campagne, le grand air et surtout les soins de vos aimables hôtes, vous font du bien. Remerciez mille fois, je vous prie, M. et Mme d'Hautefeuille: je profiterais avec le plus vif plaisir de leur offre obligeante, si je n'étais forcé de garder ma pauvre malade, et si je n'étais moi-même très-souffrant. Vous voyez que je ne puis écrire de ma propre main. Il me faut vivre maintenant, en enrageant, avec la goutte et les années; ce sont deux sottes choses.
«Les nouvelles d'Ems n'étaient pas aussi bonnes hier au soir. Mon incrédulité des remèdes et des médecins m'a empêché de détourner notre amie de son voyage; mais je n'ai jamais compté que sur le fond de sa santé qui n'est point altéré. Désormais nous ne serons pas longtemps sans revoir la voyageuse qui manque tant à la société et au coeur de ses amis.
«C'est aujourd'hui que se décide l'affaire de M. Ampère[105]. J'ai
écrit à trois académiciens; je tremble et j'espère.
«Je vous embrasse, mon vieil ami. Tous mes hommages à Mme et à M.
d'Hautefeuille.
«CHATEAUBRIAND.»
LE MÊME À Mme RÉCAMIER.
«Paris, 8 août 1840.
«Je vous ai écrit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un extrême plaisir. Vous allez continuer les eaux, vous faites bien; prenez courage, n'ayez rien à vous reprocher, de sorte que nous n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais revenez et ne voyagez plus. Je vous espère dans la première quinzaine de septembre.
«Vous écrivez comme un charme; je vous lis tout couramment. Moi je vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va, mais que mes sentiments demeurent; ils ne sont pas diminués comme mon écriture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour moi, sinon que je suis allé dîner à Saint-Cloud avec Mme de Chateaubriand et Hyacinthe. Je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu, il y a longtemps, bien des années; je ne les y ai pas retrouvées.