«Si ce souvenir rappelle la vicissitude des choses humaines, il prouve aussi que les sentiments élevés restent toujours les mêmes. Dans toutes les positions de votre vie, vous avez sans cesse, Monsieur le vicomte, cherché à consoler le malheur, et certainement vous avez su inspirer aux hommes même qui étaient opposés à vos opinions une admiration sincère pour le grand écrivain et une profonde estime pour l'homme politique.

«Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le vicomte, combien votre lettre m'a touché; et je vous aurais exprimé ma reconnaissance plus tôt, si je n'avais reçu plusieurs visites qui ont absorbé tout mon temps.

«Afin d'occuper mes loisirs, je compte entreprendre un grand travail pour lequel j'oserai, plus tard, vous demander quelques conseils. Je veux écrire l'histoire de Charlemagne, et montrer toute l'influence qu'a exercée ce grand homme, pendant sa vie et après sa mort, sur la destinée du monde. Quand j'aurai rassemblé tous les matériaux nécessaires, j'espère que ce ne sera pas abuser de votre extrême bonté que de vous soumettre quelques questions.

«Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute estime et de mes sentiments distingués.

«NAPOLÉON LOUIS BONAPARTE.»

Lorsqu'en 1848 le prince Louis Napoléon, nommé représentant du peuple, rentra en France et arriva à Paris, je dois dire qu'un de ses premiers soins fut de se présenter à l'Abbaye-au-Bois. Le hasard fit qu'il ne rencontra pas Mme Récamier chez elle. C'était après les journées de juin, M. de Chateaubriand venait de mourir, Mme Récamier était plongée dans la douleur; elle ne vit pas, et ne chercha pas à revoir le prince, tout absorbé dans les combinaisons politiques qui devaient l'amener au pouvoir souverain.

J'ajoute ici deux billets échangés à la fin de 1840, l'année même qui vit juger le prince Louis Bonaparte, entre un poëte éminent, aujourd'hui proscrit, et M. de Chateaubriand.

VICTOR HUGO À M. DE CHATEAUBRIAND.

«16 décembre 1840.

«Monsieur le vicomte,