Ce n'était pas que M. Ballanche, malgré sa candeur et sa simplicité, fût dépourvu d'intérêt pour sa gloire et sans désir de renommée. Il connaissait très-bien sa propre valeur, et la confiance qu'il avait dans le rang que lui assignerait la postérité le laissait fort calme sur les jugements des contemporains. D'ailleurs, ce qu'il mettait bien au-dessus d'un succès littéraire, c'était l'influence morale et philosophique qu'il voulait exercer. Entouré d'une sorte de petite église, il avait des adeptes, et M. de Chateaubriand l'avait surnommé l'hiérophante, en le badinant sur la petite secte politique et religieuse qui le reconnaissait pour chef.
Le fait, est que, dominé par son amour de l'humanité, l'esprit rempli des plus nobles abstractions, obéissant, sans jamais calculer ses ressources, à une générosité qui ne connaissait pas de bornes, il avait petit à petit dissipé toute sa médiocre mais honorable fortune.
En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, de son propre mouvement et sans aucune sollicitation, avait donné à M. Ballanche une pension littéraire de 1.800 francs; il était impossible de mieux placer une récompense de ce genre. Cependant M. Ballanche se résignait avec beaucoup de peine à la recevoir, et sans l'autorité de Mme Récamier, il eût abandonné cette pension qui pesait, disait-il, à sa conscience, parce que d'autres gens de lettres en avaient encore plus besoin que lui.
On le voit, cet admirable esprit, fait pour concevoir les plus belles théories de la métaphysique, qui devinait les règles de l'histoire et savait revêtir sa pensée d'une poésie si élevée, était hors d'état de diriger sa propre existence.
Outre le laisser aller de sa générosité, M. Ballanche avait encore un moyen infaillible de se ruiner: il était possédé de la passion des inventions en mécanique, et les essais en ce genre lui coûtaient fort cher. Pour donner une idée des illusions dont il pouvait se bercer en se livrant à son goût pour les machines, je vais copier une lettre qu'il écrivait à Mme Récamier, dont l'amitié et la raison s'inquiétaient également sur l'avenir de cet aimable, excellent et imprudent philosophe:
M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
«D'ici à la fin de l'année je serai dans une situation excellente, vous pouvez en être certaine. Je me trouve associé pour une assez bonne part dans une affaire très-considérable qui va enfin aboutir.
«Voici le fait:
«Nous sommes trois qui avons fourni à un ingénieur, dont le nom ne vous est point connu, M. de Précorbin, les moyens de parvenir à la solution du problème dont tant de gens s'occupent sans avoir pu encore le résoudre. Aujourd'hui il est parfaitement résolu. Il s'agit du plus grand pas qu'on ait fait faire jusqu'ici à la vapeur. Vous pouvez être certaine qu'il va résulter de cette nouvelle invention une amélioration immense dans tous les services où la vapeur est employée. Le système des chemins de fer va complétement changer et la navigation en recevra une notable amélioration. Nous sommes arrivés au point où les capitalistes n'ont plus qu'à s'occuper de l'exploitation. Ces capitalistes sont tout trouvés.
«Je ne me mêlerai en aucune façon de l'exploitation; je ne serai là que pour participer aux bénéfices dans la proportion des avances que j'ai faites; je suis même resté étranger au traité fait avec les capitalistes.