M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Néris, 20 juillet 1842.

«Je fais ma dernière épreuve de voyage; je m'attendais aux mécomptes. Il m'est inutile désormais de changer de gîte. Je rabâche à mes années ce que je leur rabâchais hier, et ces parentes sur l'âge me redisent ce qu'elles m'ont radoté cent fois; puis nous nous tairons. La seule chose qui m'a fait plaisir a été de retrouver les hirondelles de la Loire; mais elles ne sont pas restées, elles sont revenues; dans l'intervalle de deux printemps, elles ont fait usage du ciel. Je ne sais pas ce qui se passe; je m'arrangerais de cette ignorance, si je savais des nouvelles de votre santé.

«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers solitaires occupés à effacer sur les ornières la trace des roues des voitures; ils me suivaient comme le temps qui marche derrière nous en effaçant nos traces.

«Je voulais vous écrire de Briare, de Moulins, car je ne sais où me sauver de vous. Du moins, Mme de Sévigné était heureuse de rencontrer M. Bascle dans la rue pour lui recommander sa fille. Mes recommandations, qui s'en soucierait? Mais priez vous-même pour votre serviteur, Dieu vous écoutera: j'ai foi dans ce repos intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée. Que le jeune professeur auquel je suis tant attaché ne m'oublie pas; souvenir à M. Brifaut. Je ne parle point de mon ami M. Ballanche: il vit content, retiré dans sa gloire; il a au fond de l'hermitage le vivre et le couvert.

«Sachez-moi gré de vous avoir écrit de ma propre main. J'ai voulu voir si le voisinage de la fontaine me ferait déjà quelque chose. M. de Mortemart et M. de Castellane, le fils, sont ici. J'espère un tout petit mot de vous.

«Nous entendons parler de vos douleurs de Paris: pauvre duc d'Orléans! À quoi bon la jeunesse?

«Je parle comme le renard mutilé.»

Au milieu des tristesses qui environnaient Mme Récamier, une joie lui était réservée dans cette même année: M. Ballanche avait inutilement sollicité une première fois les suffrages de l'Académie française; à la mort d'Alexandre Duval, en 1842, il se présenta de nouveau, mais avec moins d'ardeur et un désir un peu attiédi de réussir; cette fois il fut élu. Sa réception fut la dernière séance publique où M. de Chateaubriand consentit à paraître. M. Ballanche ne lut pas lui-même son discours de réception, c'est M. Mignet qui le prononça à sa place; le bon Ballanche assistait à la séance avec le plus admirable sang-froid, et ce jour qui, pour le cercle de l'Abbaye-au-Bois, était un véritable événement, le laissa dans une parfaite indifférence. Debout à son banc avant la séance, il promenait ses regards sur la salle et sur le public, à travers son lorgnon, de l'air d'un homme absolument désintéressé de ce qui allait se passer.

Mme Récamier ne partageait pas son insouciance et jouit vivement de son succès.