«Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.

«Le marquis de VÉRAC.»

M. de Chateaubriand lui-même, sortant de toutes ses habitudes, non-seulement veilla jusqu'à la fin de la soirée, mais dès huit heures il avait pris son poste à la porte du premier salon et en faisait les honneurs avec un entrain très-aimable.

La réunion qui s'était ainsi formée à la voix d'une femme offrait assurément tout ce qui pouvait exciter la curiosité, charmer les regards et mériter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en objets d'art qui révélaient le goût exquis, mais un peu grave, de la maîtresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes, belles, élégantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms illustres à des titres divers. Une estrade avait été placée pour les artistes, en face du tableau de Corinne. L'assemblée était compacte, et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'on parvenait dans le grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans l'impossibilité de lui fournir une autre place, on lui indique la première marche de l'estrade où il s'asseoit, entouré, pressé et comme enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches épaules. Un étranger, qui se faisait nommer tous les personnages célèbres réunis à la fois chez Mme Récamier, avise cette longue barbe et cette belle tête de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la figure le frappe. C'était le moment où Mlle Rachel se faisait entendre dans le rôle d'Esther qu'elle n'avait point encore abordé au théâtre. Impatientée de la question, la personne interpellée répond: «Hé, vous voyez bien que c'est Mardochée.» Cela fit rire.

Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'étaient prêtés avec une grâce charmante à concourir à cette bonne oeuvre. Électrisés par l'attention et les applaudissements d'un public d'élite, ils se surpassèrent. Pour Mlle Rachel, ce n'était point la première, et ce ne fut pas la dernière fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait été présentée dans l'année qui suivit ses débuts à la Comédie française, et son jeune talent y fut accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Mlle Rachel dans un salon, n'a qu'une idée incomplète de ses agréments de femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la scène, gagnaient beaucoup à être vus de plus près; sa voix avait bien quelque chose d'un peu dur, mais son accent était enchanteur. Elle proportionnait ses effets à la perspective d'un salon avec un merveilleux instinct; il y avait dans sa mise un goût irréprochable, et certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec laquelle cette jeune fille sans éducation, étrangère au monde, dont elle ignorait les formes et les délicatesses, avait saisi les manières et le ton de la meilleure société.

Déférente avec dignité, naturelle et facile avec la plus gracieuse modestie, elle parlait de son art et de ses études d'une façon intéressante. Au reste, son succès dans le monde était immense; jamais actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec plus de bienveillance et de prédilection. Mais elle se lassa de ces succès dans la bonne compagnie, et disparut des salons où elle avait été le plus gâtée. Elle ne cessa pourtant pas de venir à l'Abbaye-au-Bois, et témoigna toujours à Mme Récamier une profonde reconnaissance.

Nous nous sommes un peu étendu sur le récit de cette soirée donnée au profit des inondés de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de Mme Récamier avec le monde et le public. L'année suivante, elle renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations personnelles, cet appel à la charité, et ne le fit pas avec une moindre réussite. Il s'agissait de rebâtir une portion du village de Cressin,—le berceau des Récamier,—détruite par un incendie.

M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de la première soirée. En accusant réception du mandat de 4.390 francs qui lui était transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la reconnaissance de la ville; il annonçait à M. Ballanche «qu'il s'était fait désigner par les curés les soixante familles les plus pauvres parmi celles qui avaient déjà été secourues comme victimes de l'inondation, et qu'il leur remettrait lui-même, au nom de Mme Récamier, les sommes de cent ou de cinquante francs qui leur étaient destinées.» Le voeu de Mme Récamier avait été en effet que la distribution de l'offrande de l'Abbaye-Au-Bois fût concentrée dans un petit nombre de mains, et non point distribuée en fractions tout à fait insignifiantes; on s'y était religieusement conformé.

Après tout ce que j'ai dit de cette soirée, me sera-t-il permis de constater un petit fait d'un intérêt bien frivole peut-être et tout féminin? C'est le singulier succès de beauté que Mme Récamier eut dans cette brillante réunion de jeunes femmes: on trouva qu'elle les éclipsait toutes encore.

M. de Chateaubriand, que les médecins avaient déjà envoyé aux eaux de Néris en 1841, y retourna en 1842, et comme l'année précédente, Mme Récamier passa le temps de son absence à la campagne, d'abord à Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis à Maintenon où M. de Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Néris. Mais l'absence devenait d'autant plus pénible que M. de Chateaubriand ne pouvait presque plus écrire lui-même; condamné à dicter, il était fort importuné de ce tiers que la nécessité plaçait entre sa pensée et son amie. Le ton de sa correspondance en est attristé, et malgré l'intérêt que présentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.