L'hiver de 1840 à 1841 fut signalé par un grand désastre; on n'a point encore oublié la destruction et les ravages que les eaux débordées du Rhône et de la Saône portèrent au milieu de la population désolée de notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entière, la charité publique et la charité privée, émus au récit de tant de misères et de deuil, rivalisèrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en aide. Mme Récamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention, elle organisa une soirée par souscription au profit des inondés. Elle avait le don d'exciter le zèle de ses amis; d'ailleurs, les généreuses pensées sont contagieuses. Sitôt que le projet de Mme Récamier fut connu, il fut adopté avec empressement par toutes les personnes qui l'entouraient: on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix, d'abord fixé à vingt francs par personne, fut presque toujours dépassé; c'était une émulation de charité et de curiosité, très-amusante et très-profitable aux inondés. En moins de dix jours 4,390 francs étaient recueillis.
La société russe, nombreuse à Paris cet hiver-là, contribua pour une large part à la bonne oeuvre de Mme Récamier. Un homme excellent, d'un esprit supérieur et de l'âme la plus haute, dont j'ai plaisir à inscrire ici le nom, M. de Tourguénieff était le placeur des billets pour les Russes.
Il rendait ainsi compte de sa mission:
«Ce 4 février 1841.
«J'ai reçu trente-huit billets: voici 1,140 francs. Les trois billets de Mme la comtesse de Kisseleff et les trois de la comtesse de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reçu l'argent, y sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute une famille.
«TOURGUÉNIEFF.»
Lady Byron, de passade à Paris, paya cent francs le billet qu'elle sollicita avec instance; elle n'en profita point, au moins pour assister à la soirée, mais elle s'en fit un titre pour être reçue à l'Abbaye. Mme Récamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un très-vif intérêt dans la conversation de cette personne, à laquelle un lien malheureux avec un poëte de génie avait valu une célébrité importune.
La société française ne mettait pas moins de vivacité dans son empressement, et les amis intimes de Mme Récamier, heureux de s'associer à sa charitable pensée, se distribuèrent les rôles, pour assurer le succès d'une soirée dont ils voulaient tous être solidaires. Le duc de Noailles se chargea de la partie des rafraîchissements, et envoya son maître d'hôtel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de Vérac fournit les voitures et les domestiques qui devaient être mis à la disposition des artistes. Il écrivait à Mme Lenormant:
«Jeudi soir, 4 février.
«Vous pouvez assurer à madame votre tante que les voitures et les domestiques seront à sept heures précises chez M. Lablache, pour aller ensuite (ce qui d'après M. le maréchal Soult veut dire simultanément) chez M. Rubini et Mlle Leroy.