«Depuis votre départ, mon travail s'est accru, et je n'ai trouvé que dans cette ennuyeuse occupation une triste distraction à votre absence. Je n'ai pas passé une seule fois auprès de l'Abbaye: j'attends votre retour. Je suis devenu poltron contre la peine: je suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misérablement au chagrin quelques années qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie ne vaut guère le soin que je prends de lui. Vous êtes à Rome, à Rome que j'aimais tant et où j'aurais voulu vivre. M'y plairais-je encore? Dites-moi bien ce que vous y aurez éprouvé. Ce que vous sentirez, je l'aurais senti. Comme pour vous, Rome aurait perdu ou gardé pour moi son intérêt et son charme. Il est malheureux de si bien s'entendre et d'être séparés par cinq cents lieues.
«Le temps marche, mais pas assez vite. Je compte, comme si j'avais vingt ans, les jours pour les franchir. Quand je trouve le bon duc de Doudeauville, je lui parle à l'instant de vous. C'est la seule personne que je voie qui vous connaisse, car je ne rencontre jamais Mathieu. Je n'avais pas un grand penchant pour le duc de Doudeauville; mais il parle de vous si bien et avec une telle effusion de coeur que vous me l'avez fait aimer.
«J'ai reçu votre billet de Chambéry. Il m'a fait une cruelle peine. Le Monsieur m'a glacé. Vous reconnaîtrez que je ne l'ai pas mérité.
«Pour jamais à vous.
«J'écrirai régulièrement, souvent deux fois, mais toujours une fois par semaine à Rome.»
LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Paris, le 13 décembre 1823.
«J'allais vous écrire par la poste, aimable amie, lorsqu'est arrivé chez moi M. Lefebvre, m'annonçant son prompt et rapide voyage, et me disant qu'il avait voulu me voir pour vous donner plus directement de mes nouvelles. Ce serait bien le cas de profiter d'une occasion aussi sûre pour répondre à votre difficile question sur ce qui se passe d'intéressant pour vos amis. Vous en avez de tellement lancés dans les grandes aventures qu'il ne m'est pas facile à moi-même de les y suivre, et encore moins de vous en rendre compte par écrit. Le premier[12], auquel vous savez cependant que je ne cède point le pas, me paraît être toujours dans les mêmes rapports avec son confrère prédominant[13]. Il désirerait souvent que cela ne fût pas ainsi, mais plus souvent il en prend son parti comme le plus sûr; et les phrases habituelles de part et d'autre sont: «qu'ils sont contents réciproquement;» cela ne fait pas que cela soit toujours.
«Vous êtes peut-être plus intriguée de ce dernier changement du ministère espagnol. Il serait curieux de savoir ce que vous en mandera M. de Chateaubriand, votre ami ministre, s'il en mande quelque chose. Lui et ses collègues peuvent prendre le parti de s'en arranger comme d'une chose faite; mais je suis sûr que la première impression a été le regret de n'y avoir pas eu une influence plus directe, et un peu de mécontentement et de dédain pour une chose très-imparfaite.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.