«CHATEAUBRIAND.»
LE MÊME.

«Londres, 29 novembre 1843.

(Dictée.)—«Je n'ai pu vous écrire hier: la journée a été si variée que je n'ai pu qu'en dire un mot en courant à Mme de Chateaubriand. Le fait est que l'on veut bien me garder comme un bouclier, et que toutes les fois que je parle de partir, on en appelle à mon dévouement. Il paraît en définitive que je pourrai me mettre en route du 10 au 20, et que je pourrai avoir le bonheur de célébrer les fêtes de Noël avec vous. Le jeune prince me comble, et, pour dire la vérité, je ne connais pas de jeune homme plus gracieux. Malheureusement je réponds mal à tant de bontés: je suis si souffrant que je n'ai pu dîner encore avec mon hôte du VIIIe siècle. Je contemple avec une vénération attendrie ce vieux temps déguisé sous la figure du printemps.

«Au reste, les parades ici seraient à crever de rire, si ce n'était à mourir de honte[109]: tout se cache, tout a fui. Malgré les gardes et une énorme puissance, on n'a pas cru devoir attendre la peste sous la figure d'un pauvre orphelin de vingt-trois ans. Aussi pourquoi ce voyageur n'avait-il pu essuyer ses pieds empreints de la poussière de Versailles?

«L'Angleterre n'entre pas dans toutes ces misères: elle salue l'héritier de Louis XVI, comme je l'ai vu ôter son chapeau à de vieux prêtres catholiques, mes compagnons d'exil: tant la liberté donne de noblesse!

«On m'a dit que, quand je serais parti, le Journal des Débats se préparait à une attaque; j'en suis fâché, mais je ne pourrais qu'écraser Armand Bertin avec le cercueil de son père[110].

«Voilà tout ce que j'ai à vous dire ce matin en me levant; avec ce qu'aura pu vous dire Mme de Chateaubriand, vous savez toute notre histoire. Hier, le prince a reçu une multitude de Français de tous les rangs accourus pour le voir. Je conçois que l'on doit trouver cela bien insolent de votre côté de la Manche. Empêcher les gens de dormir n'est pas bon: on devrait respecter le sommeil de l'innocence.

«Hélas! tout cela sont des paroles; c'est du roman qui n'empêche pas le monde de marcher: c'est juste, mais je voudrais qu'on ne fût pas tant en colère contre de vieux souvenirs.

«On aurait pu saluer le jeune fantôme des temps écoulés, et les rois n'auraient pas dû insulter sur son passage un voyageur qui n'a pour appui qu'un sceptre cassé dans sa main. Ils rient, et ils ne voient pas qu'on ne veut plus d'eux, et que le temps les obligera bientôt à prendre la route de cette grande race royale qui les protégeait et qui leur donnait une vie qu'ils n'ont plus.