«Adieu pour ce matin. Vous voyez que je vous suis fidèle. Je ne sais ce qu'on dit de nous: ce qu'il y a de sûr, c'est, qu'il ne nous est pas échappé une faute; ce qu'il y a de très-bon, c'est que les voyageurs ne sont pas gentilshommes: c'est de la bonne bourgeoisie, qui tient les marquis en respect, s'il y a des marquis.
«Une heure et demie.
«Je viens de recevoir la récompense de toute ma vie: le prince a daigné parler de moi, au milieu d'une foule de Français, avec une effusion digne de sa jeunesse. Si je savais raconter, je vous raconterais cela; mais je suis là à pleurer comme une bête.
«Protégez-moi de toutes vos prières.
«CHATEAUBRIAND.»
LE MÊME.
(Dictée.)—«Je reçois votre lettre du 30, et je pars mercredi ou jeudi pour vous rejoindre. N'est-ce pas là la meilleure réponse que je vous pouvais faire? Vous aurez la déclaration de mon prince dans les journaux; je m'en vais ravi et plein d'espoir, si, à mon âge, on pouvait encore être à l'espérance. Je vais me retrouver dans votre salon avec nos bons amis.
«CHATEAUBRIAND.»
En avançant dans ce récit, en évoquant par le souvenir les années qui ont mesuré la fin de ces nobles existences, nous sommes saisi d'une telle tristesse, que si nous n'étions pas soutenu par le sentiment de grandeur morale que présente un tel spectacle, le courage nous manquerait à le retracer.
Témoins de l'empire qu'elle a exercé pendant un demi-siècle sur la société française, les contemporains de Mme Récamier se sont plus d'une fois demandé quelle était la magie qui avait pu maintenir dans ses mains un sceptre incontesté, alors que la beauté, la jeunesse, la fortune, tous les dons éclatants qui donnent l'influence, lui avaient successivement été enlevés. La puissance de Mme Récamier lui venait de son âme: elle a régné par la bonté, par l'oubli d'elle-même, par le dévouement absolu à ses affections; elle a commandé par la douceur autant que par cette rectitude, ce sentiment intime du devoir, dont elle n'appliquait la rigueur qu'à elle-même.