La santé de Mme Récamier était restée très-affaiblie depuis l'année 1839, et vers la même époque, on s'aperçut qu'une cataracte se formait sur ses yeux. Cette cécité commençante, dont le voile allait s'épaissir assez rapidement, l'inquiétait d'autant plus qu'elle craignait de se trouver par là moins en état d'être utile à M. de Chateaubriand, et de perdre ainsi les moyens de le distraire. Déjà elle ne lisait plus qu'avec beaucoup de difficulté et de fatigue, quoiqu'elle écrivît encore, et pût parfaitement se conduire seule.

Au reste, ayant l'ouïe d'une remarquable finesse, et craignant par-dessus tout d'occuper les autres de ses infirmités, Mme Récamier, même lorsque sa cécité fut complète, la dissimula bien longtemps aux indifférents. Ses yeux n'avaient pas sensiblement perdu leur éclat, et avec un tact sans égal, elle reconnaissait, à l'instant même et à la première inflexion de voix, les personnes qui s'approchaient d'elle. Son valet de chambre avait le soin de ranger dans un ordre toujours le même les meubles de son salon, ce qui permettait, qu'elle y circulât, parce qu'elle savait les obstacles qui se rencontraient sur sa route, et bien des gens, en l'entendant parler de ses «pauvres yeux,» imaginaient seulement que sa vue était moins bonne que par le passé.

Mais elle n'en était pas là encore au printemps de 1844, lorsque le désir de faire changer d'air aux enfants de Mme Lenormant qui venaient d'avoir la rougeole, décida Mme Récamier à s'établir de très-bonne heure à la campagne. Pour ne pas déranger les habitudes de M. de Chateaubriand, et ne pas s'éloigner de ses autres amis, elle loua à Auteuil une maison où la colonie de l'Abbaye-au-Bois se transporta dès le 1er mai. La maison voisine, qui était celle même du célèbre peintre Gérard, était habitée par M. Guizot, avec sa mère et ses trois enfants. Le lien de la plus étroite et respectueuse amitié unissait Mme Lenormant à Mme Guizot, et depuis longtemps il s'était formé un rapport indirect de bienveillance et d'intérêt entre cette vénérable amie de sa nièce et Mme Récamier. Mais on en restait à cet échange de bons procédés, retenu qu'on était de part et d'autre par la position délicate d'un ministre du roi Louis-Philippe, vis-à-vis d'une opposition aussi prononcée que celle de M. de Chateaubriand.

M. Guizot mettait une grâce fort aimable à entretenir cette sorte de relation, en permettant à ses enfants, qu'il n'accordait à personne, de prendre leur part de toutes les fêtes où Mme Récamier se plaisait chaque année à réunir les jeunes amies de ses petites nièces.

Le voisinage amena naturellement à Auteuil des rapports directs et personnels. Mme Récamier reçut, et devait recevoir, une impression très-vive de la présence de Mme Guizot. Il est bien rarement donné, en effet, de rencontrer une nature plus distinguée. Austère et passionnée, cette âme héroïque avait toutes les délicatesses de la sensibilité, et gardait à quatre-vingts ans une vivacité d'esprit, une chaleur d'enthousiasme, une grâce de bonté merveilleuses. La rigidité de son costume qu'elle avait adopté dans la fleur de sa jeunesse, au moment où son mari avait péri sur l'échafaud, ajoutait à l'éclat de ses beaux yeux, limpides et brillants comme à vingt ans. Mme Guizot exprima à Mme Récamier une admiration très-sentie pour le talent de M. de Chateaubriand, et à quelques jours de là, on s'arrangea pour que la visite quotidienne de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre si bien loués et si bien appréciés se passât dans le jardin où Mme Guizot vint aussi. Cette entrevue de la mère de M. Guizot et de M. de Chateaubriand fut extrêmement courtoise, intéressante, et leur avait laissé à l'un et à l'autre un sentiment d'attrait et de sympathie.

M. de Chateaubriand apporta même peu de temps après le manuscrit de la première partie de ses Mémoires, pour que Mme Lenormant en fît la lecture à Mme Guizot.

Après trois mois de séjour à Auteuil, Mme Récamier retourna à Paris, Mme Lenormant partit pour le département de l'Eure où sa tante la rejoignit le 1er septembre.

Mme Récamier lui écrivait le 27 août 1844:

«Je te remercie de ta lettre, ma chère enfant, elle m'a rassurée. J'ai fait une visite à Auteuil; j'ai demandé un secours pour la vieille dame de mon couvent de Versailles. Deux jours après, Henriette[111] m'a écrit que le secours était obtenu. Tout cela s'est fait avec une obligeance, une grâce charmantes. J'irai incessamment la remercier, mais il me semble que c'est toi aussi que je dois remercier. Il faut regarder comme un bonheur d'avoir rencontré dans sa vie une personne aussi parfaite que ta vieille et sainte amie. Je la trouve si bonne et si aimable que j'ai pour elle autant de goût que de vénération. Les jeunes personnes étaient dans l'atelier de Mlle Godefroid[112] occupées à peindre des fleurs pour la fête de leur père.

«À présent, chère enfant, je rêve de te faire au moins une visite de quelques jours. Bientôt, j'annoncerai à mes amis que je pars pour la Normandie.»