Le goût que Mme Récamier avait toujours eu pour la campagne devenait plus vif avec les années; retenue à Paris par la présence de M. de Chateaubriand qu'elle ne voulait point abandonner au découragement, ces courts intervalles de repos, loin de toute espèce de monde, de bruit, de contrainte, étaient pour elle une vraie jouissance; elle y puisait des forces pour la vie si fatigante qu'elle s'était imposée. Elle exprimait ce sentiment à sa nièce dans le billet que nous transcrivons:

«Versailles, 5 octobre 1844.

«Paul a dû t'écrire, ma chère enfant; mais je veux te dire moi-même le souvenir si doux que je garde de mon séjour auprès de toi. Tout mon désir serait de recommencer; j'ai mieux joui de toi dans cette solitude que je ne l'avais fait depuis longtemps; tes enfants aussi ont été charmants. Jamais je n'ai tant désiré ce qui peut nous réunir.»

À l'exception de M. Ampère, qui voyageait en Égypte, l'hiver rassembla de nouveau autour de Mme Récamier tous les amis dont les existences identifiées avec la sienne formaient cet ensemble qui empruntait d'elle l'âme et la vie.

L'emploi des journées de Mme Récamier était invariablement réglé; eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand eût entraîne la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux heures et demie; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une heure à causer en tête à tête. À ce moment, la porte s'ouvrait aux visites: le bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu Mme Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, à graviter vers le centre de l'Abbaye-au-Bois.

Avant l'heure de M. de Chateaubriand, Mme Récamier faisait une promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années, que chez Mme de Boigne ou chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure, et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première matinée était consacrée à se faire lire rapidement les gazettes, puis les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire: car peu de femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre littérature, et une connaissance plus variée des littératures modernes.

On peut se rappeler quelle importance M. de Montmorency avait attachée à faire adopter à son amie l'usage d'une lecture quotidienne de piété. C'était au moment où la jeunesse, la mode, l'encens des hommages les plus enivrants formaient autour d'elle une atmosphère de dissipation que, pour se conformer au désir d'un homme qu'elle vénérait, Mme Récamier avait contracté cette habitude; elle ne la négligea à aucune époque, et y puisa tour à tour la force et la résignation dont elle eut besoin.

Au printemps de 1845. M. de Chateaubriand voulut revoir une dernière fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai, et passa quelques jours auprès de M. le comte de Chambord; mais c'était l'effort suprême de sa fidélité.

En le voyant partir dans l'état de faiblesse où le réduisaient les infirmités. Mme Récamier s'était fort inquiétée du voyage.

M. de Chateaubriand le supporta beaucoup mieux qu'on ne l'avait espéré.