Sa mort ouvrit la procession funèbre dont la marche rapide, en moins de deux années, a fait disparaître ces nobles existences et ces saintes amitiés.
Peu de semaines après cette mort, Mme Récamier subit pour la première fois l'opération de la cataracte. Cette opération qui fut pratiquée par un très-habile chirurgien, M. Blandin, ne rendit pas la vue à Mme Récamier. Il est bien vrai que les circonstances semblaient se conjurer pour en entraver le succès. Pressée de reprendre les habitudes qu'elle savait si chères à ses amis, Mme Récamier se hâta trop de renoncer à la vie exceptionnelle et aux précautions nécessaires après une secousse de ce genre. On recommande en pareil cas un grand calme d'esprit, et le sort ne lui envoyait que des inquiétudes.
Le bon Ballanche très-faible déjà, très-épuisé, ne put supporter l'angoisse que lui avaient causée l'attente de l'opération et la crainte qu'elle ne réussît pas. Un mois après, une pleurésie, qui d'abord n'avait paru qu'une indisposition légère, mit sa vie en danger. Il logeait en face de l'Abbaye-au-Bois, les fenêtres de sa chambre dominaient l'appartement de Mme Récamier, et de son lit, il pouvait voir les préparatifs d'un reposoir disposé dans la cour du couvent, car c'était le jour de la Fête-Dieu. Sans présenter encore de danger, son état devenait beaucoup plus grave; mais il n'eut certes pas consenti à ce que Mme Récamier traversât la rue, bravât l'éclat de la lumière si redoutable à ses pauvres yeux, pour venir s'asseoir auprès de lui. Seulement il s'agitait beaucoup à la pensée du mal que l'inquiétude de son état pouvait faire à son amie en un pareil moment. Tout à coup, le cortége du saint sacrement vint à sortir, et l'on entendit les chants sacrés qui accompagnaient la procession. M. Ballanche, frappé de ces chants, se recueillit et pria. Cette émotion religieuse fut très-vive et précéda de bien peu de jours la fin de cet homme admirable.
Mme Récamier, instruite de son état, et oubliant toutes les précautions qui lui étaient recommandées, vint s'installer à son chevet; elle ne le quitta plus, mais elle perdit dans les larmes toute chance de recouvrer la vue.
Le curé de l'Abbaye-au-Bois, M. Hamelin, apporta au malade les consolations et les secours de la religion; il fut très frappé et très-ému du degré de foi avec lequel M. Ballanche acquiesçait aux mystères du christianisme. Pour lui, en effet, une vérité dans l'ordre intellectuel était mille fois plus certaine que le fait attesté par ses sens.
Il m'a été donné, hélas! de voir souvent mourir, et jamais ce redoutable spectacle n'a offert à mes yeux plus de grandeur. L'âme était si présente et si ferme, la sérénité et la confiance dans la miséricorde céleste si absolues, qu'en se séparant de celle qu'il avait aimée sans réserve et d'une tendresse angélique, M. Ballanche est mort avec joie.
La dépouille mortelle de cet incomparable ami reçut, dans le tombeau de famille de Mme Récamier, la suprême hospitalité; il y repose auprès de celle qu'il a tant aimée.
La douleur que Mme Récamier ressentit de cette perte, toute cruelle qu'elle fût au premier moment, eut cela de particulier, qu'elle sembla, loin de s'adoucir, pénétrer de jour en jour plus profondément dans son coeur. Et pouvait-il en être autrement? Comment cette âme, écho de son âme, ce coeur qu'elle remplissait tout entier, cette admirable intelligence qui se subordonnait avec tant de joie, jusqu'à n'avoir de volonté que la sienne, n'auraient-ils pas laissé, en disparaissant, un vide immense?
Je doute que Mme Récamier eut supporté l'isolement de coeur où la laissa la mort du bon Ballanche, si elle n'avait eu à exercer auprès de M. de Chateaubriand la mission de dévouement, de plus en plus difficile, qui absorbait son temps et ses facultés.
Peu de mois après la mort de sa femme, M. de Chateaubriand, en exprimant à celle qui s'était faite le bon ange de ses derniers jours son ardente reconnaissance, la supplia d'honorer son nom en consentant à le porter. Il mit dans l'expression de ses désirs de mariage une insistance qui toucha profondément Mme Récamier; mais elle fut inébranlable dans son refus.