Ce fut ainsi qu'elle put voir et admirer, au mois de mai 1846, le beau tableau de Saint Augustin, qu'Ary Scheffer eut la bonne grâce de faire porter à l'Abbaye-au-Bois, lorsqu'il le retirait de l'exposition, afin que Mme Récamier et M. de Chateaubriand le pussent contempler. C'est la dernière et une des plus profondes émotions que je leur ai vu éprouver à l'un et à l'autre devant un chef-d'oeuvre des arts.
Il ne pouvait plus être question, avec la cécité presque absolue de Mme Récamier et l'affaiblissement de ses deux amis, de s'éloigner de Paris. On loua à Beau-Séjour deux appartements, l'un pour Mme Récamier, l'autre pour Mme Lenormant et sa jeune famille. M. de Chateaubriand venait à son heure; la distance était si peu considérable de la rue du Bac qu'il habitait, jusqu'à Passy, que lui-même y voyait l'avantage d'une promenade en voiture.
M. Ballanche arrivait aussi tous les jours à trois heures, et assistait au dîner de famille; je n'ose dire qu'il y prenait part, son repas à lui se composant d'une tasse de lait et d'un échaudé; il retournait à Paris le soir avec M. Paul David. M. Ampère s'était logé à Passy.
La nécessité reconnue de l'opération causait aux amis de Mme Récamier une préoccupation que chacun s'efforçait de dissimuler, dans le désir tacite et unanime de distraire d'une telle pensée l'objet de la commune anxiété. L'été s'écoula ainsi, non sans douceur, dans cette dernière réunion complète des amis de Mme Récamier. L'automne était la saison fixée pour l'opération qui devait se faire à Passy, lorsqu'un matin M. de Chateaubriand ne parut point à son heure. Le lendemain un petit mot, dicté par lui et non signé, vint annoncer l'accident qu'il avait éprouvé.
«Jeudi matin, 17 août 1846.
«Me voilà arrêté; j'étais descendu hier au Champ de Mars, quand mes deux rosses faisant les fringantes se sont emportées et m'ont un peu traîné. Je ne puis donc aller vous voir aujourd'hui. Adieu donc, jusqu'à demain, si je me trouve un peu bien, et si je puis remuer.»
En voulant descendre de voiture, le pied avait manqué à M. de Chateaubriand, et il s'était cassé la clavicule. La fracture ne présentait aucune gravité, mais elle devait le retenir pour quelque temps chez lui; Mme Récamier résolut à l'instant d'ajourner l'opération qui l'aurait privée du bonheur de lui donner des soins, et toute la colonie retourna précipitamment à Paris.
Cet accident marqua un nouveau degré de décadence physique pour M. de Chateaubriand: à partir de cette époque il ne marcha plus. Lorsqu'il venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de Mme Récamier le portaient de sa voiture jusqu'au seuil du salon; on le plaçait alors sur un fauteuil que l'on roulait jusqu'à l'angle de la cheminée. Ceci se passait en présence de la seule Mme Récamier, et les visites qu'on admettait après le thé trouvaient M. de Chateaubriand tout établi; mais, pour le départ, il fallait qu'il s'opérât devant les étrangers présents, et c'était toujours un moment cruel: l'imagination de M. de Chateaubriand souffrait à laisser voir ses infirmités. Par respect, on semblait ne pas s'apercevoir du moment où on l'emportait du salon.
Il arriva aussi fréquemment depuis lors, qu'au lieu de réunir chez elle les personnes dont la présence l'aidait à distraire M. de Chateaubriand, Mme Récamier leur donnait rendez-vous rue du Bac; mais là même, c'était sous sa douce et protectrice influence que s'écoulaient ces heures dans lesquelles se résumait maintenant l'existence du grand génie qu'il fallait aider à vivre. Lorsque Mme de Chateaubriand venait, avec sa politesse enjouée, faire une apparition dans ce cercle, elle y semblait en visite.
L'hiver de 1846 à 1847 fut donc extrêmement triste, et pour inaugurer cette nouvelle et fatale année, au mois de février, Mme de Chateaubriand fut enlevée en quelques jours à son mari, à sa famille, à ses amis, à ses pauvres.