Il était ainsi conçu:
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, 14 septembre 1845.
(Dictée.)—«Votre lettre ou plutôt votre billet de ce matin me consterne; j'ai plus besoin de vous voir que vous n'en avez: je vais bientôt quitter la terre, il est temps que je mette à profit mes derniers moments; ces moments sont à vous et je voudrais vous les donner. Je ne vous dis pas: revenez; à quoi bon revoir un homme qui n'a plus que quelques instants de vie? mais enfin, ces instants sont à vous, et tant que j'aurai quelque battement de coeur, vous pouvez les compter comme des restes de vie qui vous appartiennent. J'espère que vous vous êtes trop effrayée, et que demain vous m'apprendrez que vous êtes en route et que vous me revenez. Adieu et à bientôt, du moins je l'espère. Mille choses à votre nièce et à M. Lenormant.
«CHATEAUBRIAND.»
Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.
«23 Septembre 1845.
«Quel doux souvenir j'ai emporté de Saint-Éloi! Que je me trouvais bien au milieu de vous! Avec quelle impatience j'attends le 10 octobre! J'ai lu à M. de Chateaubriand l'article très-aimable du pèlerinage à Combourg[114]; la lettre de Juliette était charmante. J'ai vu Mme Guizot et les jeunes personnes qui vous attendent avec une grande impatience.
«M. Guizot qui s'est trouvé chez sa mère a été très-aimable. J'ai profité de l'occasion pour lui faire une toute petite demande pour Mlle Robert; il a mis l'empressement le plus gracieux à me remettre pour elle un bon de 200 fr. M. de Salvandy est venu me voir le même jour; il était encore rayonnant des quinze jours qu'il a passés à Eu. J'ai été fort contente de Mlle Godefroid. M. Ballanche est assez bien; le pauvre M. Brifaut souffre beaucoup, mais son courage ne se dément pas; ce qui pourrait paraître frivole dans son esprit devient admirable dans sa triste situation. Mme et Mlle Deffaudis viennent tous les soirs, elles me font de la musique: la voix de Camille est charmante. Voilà une bien longue lettre pour mes pauvres yeux; j'écris comme avec de l'encre blanche, sans voir ce que j'écris. Pourras-tu me lire? Adieu, mon Amélie, adieu.»
Le voile qui obscurcissait la vue de Mme Récamier allait s'épaississant: l'idée d'une opération, sans l'effrayer, lui apparaissait cependant dans un avenir assez rapproché pour lui causer quelque trouble. On lui parla d'un médecin, le docteur Drouot, qui guérissait les cataractes sans opération, au moyen de certaines frictions: elle se soumit tout l'hiver à ce traitement dont le résultat définitif fut absolument nul. Mais l'emploi de la belladone, qui certainement entrait pour une notable portion dans ce remède, en dilatant la pupille, rendit souvent, pour quelques heures, la vue à Mme Récamier, et lui donna encore quelques vives jouissances.