M. Ampère préparait le volume qu'il a consacré à la mémoire de ce philosophe au talent si poétique et trop peu connu; on choisissait ensemble les morceaux possibles à extraire pour donner une idée du génie particulier de Ballanche. Assise dans une allée de hêtres qu'on avait appelée l'Allée d'Orphée, Mme Récamier se faisait relire aussi par les filles de sa nièce, déjà sorties de l'enfance, et dont l'aînée était sa filleule, les lettres de l'ami si tendrement pleuré. Le calme de la nature, le bon air apportaient un peu de relâche à cette âme si souvent éprouvée, mais ce ne fut que pour un moment; la correspondance de M. de Chateaubriand témoignait d'une disposition si découragée que Mme Récamier ne pouvait le laisser plus longtemps seul. Il écrivait:

«28 juillet.

«C'est grand dommage d'être toujours séparés. Hélas! quand nous reverrons-nous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter, car on n'est pas sûr de se revoir. Ma santé est bonne, mais elle sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite, j'ai grand besoin de ne plus vous quitter. Adieu, adieu, et toujours adieu: c'est là ce dont se compose la vie.»

Vers cette douloureuse époque, la providence accorda à Mme Récamier un précieux soutien dans la personne d'une femme dont l'âme énergique et généreuse, si bien en harmonie avec la sienne, devait s'y attacher fortement.

La comtesse Auguste Caffarelli, veuve de l'illustre général de ce nom, était liée avec Mme de Chateaubriand; absente au moment de la mort de celle-ci, elle vint à son retour voir M. de Chateaubriand et trouva Mme Récamier auprès de lui. Du premier moment qu'elle la connut, invinciblement attirée par la séduction de sa bonté, elle voulut partager les soins qu'elle lui voyait prodiguer: elle devint ainsi l'amie de la dernière heure. Cette admirable personne était digne de clore la liste des attachements de Mme Récamier.

Je craindrais de lasser, en m'étendant sur les tristesses de cette dernière année. Mme Récamier, aveugle et malade, renoua pour M. de Chateaubriand, non point des relations mondaines, mais le cercle de ses réceptions du matin. Elle eut le courage de subir une seconde fois l'opération de la cataracte sur celui de ses yeux qui n'avait pas été opéré, tant était grande la passion d'amitié qui lui faisait désirer de recouvrer la lumière, afin d'être plus utile à son ami. Ce fut M. Tonnellé, de Tours, qui l'opéra, et cette fois encore à peu près sans succès.

Puis les troubles et les malheurs publics vinrent se mêler aux douleurs privées. La révolution de février balaya le trône que la révolution de juillet avait fondé; la guerre civile ensanglanta les rues de la capitale, et l'agonie de l'auteur du Génie du christianisme eut pour sinistre accompagnement le canon de l'insurrection de juin.

M. de Chateaubriand, on le devine, ne donna pas de regrets à la chute de Louis-Philippe; mais si près du terme, on ne juge plus les événements avec les passions de parti: ce grand et noble coeur ne gardait qu'un sentiment, l'amour de son pays; il faisait toujours des voeux pour sa liberté. Pendant les journées de juin, il questionnait avidement tous ceux qui pouvaient lui donner des nouvelles. Le récit de la mort héroïque de l'archevêque de Paris lui causa la plus vive émotion; quelques traits de courage de ces intrépides enfants de la garde mobile lui arrachèrent des larmes; mais déjà depuis quelque temps il était sujet à de longs silences, et, sauf dans le tête-à-tête avec Mme Récamier, il n'en sortait que par de bien courtes paroles. Il fut alité très-peu de jours, demanda et reçut les secours religieux, non-seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment de foi et d'humilité.

M. de Chateaubriand dans ces derniers temps s'attendrissait facilement, et se le reprochait comme une faiblesse. Je crois qu'il eut peur de se laisser aller à une émotion trop vive en adressant, la veille de sa mort, quelques paroles à son inconsolable amie; mais depuis le moment où il eut reçu le saint viatique, il ne parla plus.

Sa fièvre était ardente et colorait ses joues, en même temps qu'elle donnait à ses yeux un éclat extraordinaire.